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« Avec la Soil Monitoring Law, nous vivons un moment un peu magique pour l’étude et pour la santé des sols » Mirco Barbero

Mirco BARBERO
  • contributeur

Team Leader - Soil Team, Direction Générale Environnement à la Commission européenne

Louise FEL
  • auteur

Chargée d'études, La Fabrique de la Cité

Mise à jour le 06 février 2026

Penser la transition écologique consiste assez naturellement à porter attention à la qualité de l’eau, de l’air ou de la biodiversité. Le sol, moins exposé au débat, est pourtant l’élément sur lequel reposent à la fois l’état de l’eau, de la biodiversité et de l’air. Un chiffre est souvent donné pour démontrer la richesse du sol sous nos pieds : une cuillère à café de terre contient plus d’organismes qu’il n’y a d’êtres humains sur la planète.

Alors, pourquoi parlons-nous si peu de cette richesse du sol ? Que risque-t-on à ne pas accorder autant, si ce n’est plus, d’importance à l’état du sol qu’à celui de l’eau et de l’air ?

La Fabrique de la Cité travaille depuis plusieurs mois, au contact d’experts, universitaires, opérationnels, à établir une approche commune de la santé des sols et des méthodes pour en prendre soin.

Rencontre avec Mirco Barbero, responsable de l’équipe « Sols », à la Direction Générale Environnement à la Commission Européenne

 

Au-delà de l’intérêt intrinsèque de préserver les sols, pourquoi est-il important de s’inquiéter de leur santé ?

Mirco Barbero : Les sols nous rendent un nombre très important de services écosystémiques !

D’abord, ils fournissent notre alimentation, du bois et de la biomasse pour l’énergie. Ils jouent également un rôle fondamental dans le cycle de l’eau (absorbent et filtrent l’eau qui remplit les nappes phréatiques), et dans l’évolution du climat : en effet, le sol contient la plupart du carbone organique de la Terre après les océans et pourrait encore en stocker davantage. L’initiative française 4 pour 10001 a d’ailleurs pour mission de permettre de stocker davantage de carbone dans le sol. Les sols sont aussi la base des écosystèmes terrestres et de leur biodiversité.

Si nous voulons que les sols restent capables de nous rendre ces nombreux services, nous devons préserver leur santé. Et un sol contaminé peut contaminer l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons et ce que nous mangeons. Il y a donc un lien fondamental entre santé du sol et santé humaine.

 

Concrètement, comment les sols se retrouvent-ils contaminés ?

Mirco Barbero : Il y a beaucoup de sources de contamination des sols, notamment dues à l’agriculture intensive ou au secteur industriel : par exemple les pesticides, les métaux lourds, les microplastiques, les PFAS ou « polluants éternels ». Et chaque source de pollution est très spécifique.

Par exemple, certains fertilisants utilisés sur les sols agricoles contiennent du cadmium, un métal lourd qui, s’accumule dans les sols et finit dans nos aliments.

D’un autre côté, il y a les pollutions industrielles qui s’accumulent également dans les sols et peuvent passer dans l’eau. Sans parler des microplastiques et des nanoplastiques, présents aussi dans l’eau et dans l’air et très difficiles à détecter et à supprimer ou éviter.

 

Au-delà de la pollution, quels sont les principaux enjeux liés à la dégradation des sols ?

Mirco Barbero : Ce ne sont pas les seuls enjeux : une grande partie des dommages liés aux inondations ou aux sécheresses peuvent être mis en lien avec de sols en mauvais état. Si le sol est en bonne santé et non artificialisé, il est capable d’absorber beaucoup d’eau, même pendant des pluies intenses.

Ainsi, il est important d’observer certaines catastrophes au-delà du seul prisme du changement climatique : si celui-ci augmente la fréquence de pluies extrêmes ou de températures élevées, des sols en bonne santé limitent les dégâts.

C’est donc important de minimiser la perte de cette capacité d’infiltrer et absorber l’eau, qui arrive par exemple avec l’artificialisation du sol dans les villes.

En bref, préserver les sols en bonne santé c’est maintenir notre qualité de vie, car le sol invite à penser « long terme » : si on l’exploite aujourd’hui en dégradant sa santé, on peut en retirer des avantages économiques à court terme, mais on perd davantage à long terme.

 

Cette approche fait des sols un levier majeur d’atténuation ET d’adaptation aux changements climatiques. Pourquoi les sols font-ils moins l’objet d’attention que l’air, l’eau, ou la nature ?

Mirco Barbero : Je pense qu’une des raisons est que se pencher sur la santé des sols coûte plus cher que se pencher sur l’état de l’eau ou de l’air.

Mais il est important de mettre en perspective ces coûts de surveillance et d’analyse avec ce que nous perdons à cause de la dégradation des sols.  

Mieux connaître les sols pourrait nous coûter à peu près 50 millions d’euros par an : mais nous estimons à 50 milliards le montant perdu à cause de leur dégradation, soit le coût de l’inaction. Nous avons fondamentalement besoin de mieux connaître les sols pour informer les décisions et réduire ces coûts invisibilisés. Fort heureusement, la prise de conscience se généralise.

C’est en partant de ce constat que la Commission Européenne a lancé une mission de recherche spécifique sur les sols parmi les 5 missions lancées2Cette mission prévoit la mise à disposition d’1 milliard d’euros sur 7 ans pour financer plus de 60 projets de recherche et 100 laboratoires vivants sur le sol. L’objectif, c’est que la connaissance du sol issue de ces projets soit mise à disposition de tous les acteurs : sciences, politiques et grand public.

 

C’est aussi l’enjeu de la nouvelle directive européenne ?

Mirco Barbero : Les sols nécessitent des solutions globales mais aussi locales, au sein de chaque pays et de chaque territoire. On a donc besoin de données et d’un cadre commun pour savoir quels paramètres mesurer, comment comparer et s’inspirer les uns les autres et pouvoir utiliser ces données au niveau local. La Soil Monitoring Law3 entrée en vigueur en décembre 2025 est également une grande avancée. Avant cette directive, aucune législation européenne spécifique aux sols n’existait.

La loi instaure un cadre dans tous les États membres, avec des méthodologies communes pour évaluer la santé des sols. L’objectif est donc d’harmoniser la densité et la qualité des données sur les sols à l’échelle de l’Europe. La loi a construit un consensus sur ce qu’il faut définir conjointement et ce qu’il faut laisser à la main des États membres.

En plus, elle permet de consolider la communauté d’experts travaillant sur les sols et de mieux mettre en valeur leur travail.

Cette loi signifie beaucoup : nous vivons un moment un peu magique, d’accélération des travaux sur le sol. C’est une vraie opportunité de faire changer les choses dans le bon sens : 25 États membres ont exprimé leur accord, démontrant un véritable consensus général dans toute l’Europe sur l’importance de soigner la santé des sols.

 

Comment cette loi a-t-elle été élaborée : en fonction de quelles pratiques nationales, avec quels référentiels des bonnes pratiques ?

Mirco Barbero : On a voulu prendre le meilleur de chacun et faire preuve d’ambition et de pragmatisme. Certains pays ont fait des avancées remarquables dans la décontamination de sites pollués (par exemple Belgique, Pays-Bas), d’autres dans la surveillance et la maitrise de l’artificialisation – comme la France et l’Italie. En France, la loi Climat et Résilience de 2021 a permis d’ouvrir les discussions sur l’intégration dans le domaine de l’aménagement de la notion de fonctions des sols. De leur côté, les Italiens ont développé un système très précis de surveillance de l’artificialisation, actualisé chaque année qui permet d’obtenir de nombreuses statistiques en termes d’impacts sur les services écosystémiques. Donc on a regardé les meilleures pratiques, mais on a développé un cadre commun qui tient compte des différentes situations de départ et des difficultés de mise en œuvre.

 

L’Union Européenne estime que 60 % des sols de son territoire sont dégradés. Comment cette loi compte faire évoluer les pratiques ?

Mirco Barbero : Il y a plusieurs axes de solutions. Tout d’abord, minimiser l’impact de l’artificialisation des sols (et essayer de le compenser au mieux), tout en tenant en compte des besoins de logements et d’infrastructures. Sur ce plan, l’article 12 se distingue de l’objectif ZAN en France car il se concentre sur les effets de l’artificialisation sur la santé des sols et sur la perte des services écosystémiques.
Il y a également un chapitre sur la gestion des sites contaminés : comment établir un inventaire complet et public basé sur le risque, pour réduire celui-ci à un niveau acceptable pour la santé humaine. La loi prévoit aussi un soutien aux gérants du sol (fermiers, acteurs forestiers, etc) dans les zones où l’état des sols est considéré mauvais : un soutien en termes d’informations et de conseils.

Cette loi est très spéciale parce qu’elle établit une obligation pour la Commission européenne d’écrire d’ici 1 à 2 ans, une série de documents d’accompagnement et de supports aux États membres pour mettre en place la loi : aider à surveiller les sols, définir les bons seuils pour entamer des actions, déterminer les contaminants prioritaires, etc.

La loi est le premier pas vers une vision long-terme qu’il faudra régulièrement nourrir : il est déjà prévu de revoir la directive dans 7 ans et demi, en 2033.

 

Auprès du grand public, comment valoriser l’utilité de sols en bonne santé ?

Mirco Barbero : Je crois utile de rappeler que les sols font partie des solutions à de nombreux problèmes et défis auxquels nous faisons face (inondations, sécheresses, adaptation au changement climatique, perte de biodiversité, problèmes liés à la qualité de l’eau, à la production alimentaire).

Parallèlement, lorsqu’on achète un produit, de la même manière qu’il a une empreinte carbone et une empreinte eau, il a un impact sur les sols, qui dépendent des méthodes de production utilisées.

Je crois aussi important de faire connaître les bénéfices sur la santé. De récentes études scientifiques montrent que passer du temps dans la forêt ou travailler le sol renforce le système immunitaire, notamment, car le sol a beaucoup d’éléments en commun avec la flore intestinale et la nourrit. On a oublié tous les services que nous rend le sol. Des substances fondamentales comme la vitamine B12 y sont produites, tout comme certains antibiotiques. Il est prouvé que les personnes vivant en ville ont en moyenne une flore intestinale amoindrie, tandis que les jardiniers ont un meilleur système immunitaire !

On se sert de lui, mais on le connaît mal : par exemple 99 % des bactéries du sol sont méconnues. Ainsi, on connaît mieux les étoiles que le sol sous nos pieds. Pourtant il est à la base de toute forme de vie, et constitue un réservoir incommensurable de solutions pour notre futur.

 

Propos recueillis par Louise Fel, chargée d’études de La Fabrique de la Cité