Mise à jour le 08 janvier 2026
Le 10 mars 2023 était organisée la deuxième séance du séminaire « L’art de gouverner les transitions ». Consacrée à la gestion de l’eau, son intention était identique à la séance précédente : comprendre les enjeux posés par la transition écologique, de façon à en tirer des leçons plus globales pour gouverner les transitions. Les pistes avancées lors de la première séance sur la forêt pouvaient donc être remobilisées, à condition de tenir compte des spécificités de la ressource en eau.
Parmi celles-ci, citons sa présence nécessaire à la vie – et partant à l’économie et aux territoires. La perspective de sa raréfaction dans les années qui viennent rend sans doute plus tangible l’urgence de la transition écologique. Alors que le défrichage des forêts primaires et tropicales peut encore être vécu en Europe avec distance, les tensions rencontrées aujourd’hui par les sociétés occidentales dans l’accès à l’eau permettent d’appréhender la situation de stress hydrique que vivra un tiers de la population mondiale en 2025 selon l’ONU. En France, les niveaux de pluies trop faibles ou trop intenses de ces dernières années, combinés à la forte pollution de certaines nappes phréatiques, ont entraîné des difficultés nouvelles d’accès à l’eau, dont certains élus, agriculteurs, industriels ou bien sûr habitants ont pris conscience parfois brutalement. Les contestations vives observées ces derniers mois (au sujet des retenues collinaires ou méga-bassines, de la qualité des eaux, des coupures pour sécheresse, etc.) en sont quelques manifestations, bien que la fréquence et la radicalité avec lesquelles elles s’expriment donnent à penser que se joue là autre chose que de simples conflits d’usages.
Les trois intervenants de cette séance ont voulu mettre en lumière quelques aspects des mutations dont ces conflits étaient porteurs : Corinne Larrue (professeure honoraire à l’UPEC), en les comparant aux conflits d’usage précédents et aux réponses qui y avaient été apportées ; Michel Bisson (Président de Grand Paris Sud), en les traduisant en défis et perspectives pour les politiques territoriales ; Geneviève Leboucher (représentante de Veolia), en soulignant les limites du modèle économique actuel de l’eau. Cette note est la synthèse de ces interventions, ainsi que des réflexions et échanges qu’elles ont suscités.
Par un retour sur les grandes évolutions législatives ayant marqué les politiques de l’eau en France, Corinne Larrue rappelle que les conflits d’usage de cette ressource ne sont pas une spécificité contemporaine. Déjà, l’industrialisation progressive du pays aux XIXème et XXème siècles a fait émerger de nouveaux besoins… et de premières tensions concernant la répartition de la ressource et sa qualité. La première grande loi française sur l’eau de 1964 entendait y répondre en plaçant acteurs et usagers autour d’une même table – les agences de bassin (futures agences de l’eau), à l’échelle (approximative) des six grands bassins hydrographiques de France métropolitaine – dans le but de mieux réguler la pollution et le partage des eaux superficielles.
Portées par de nouvelles attentes sociétales et des cadres européens, un autre registre de tensions voit le jour, à mesure que les fonctions naturelles de l’eau sont davantage reconnues et demandent parfois de limiter les usages anthropiques de la ressource. Une nouvelle séquence législative s’en fait l’écho dès les années 1990, reconnaissant progressivement l’importance de l’eau pour la biodiversité et la préservation du vivant. La loi de 1992 demande de considérer la totalité du cycle de l’eau (eaux superficielles, eau souterraines et milieux humides), au travers de nouveaux schémas de gestion des eaux (les SDAGE et les SAGE). Dans la foulée d’une directive européenne, la loi de 2006 conforte cette visée en fixant des objectifs plus précis, allant au-delà de l’obligation de moyens encore à l’œuvre, et en portant une réforme du financement des agences de l’eau. Portées plus largement sur l’écologie, les lois Grenelle (2009-2010), Biodiversité (2016), et Climat et Résilience (2021) continuent d’ajuster les cadres de régulation et les niveaux d’exigence en faveur d’une plus grande protection de l’eau et des services qu’elle rend à la biodiversité.
A ces deux registres de tensions s’en ajoute aujourd’hui un troisième : celles suscitées par la rareté de la ressource (ou la crainte de tensions sur sa disponibilité future), résultant pour partie du changement climatique. Celles-ci se surajoutent à celles déjà existantes : la qualité des eaux est affectée par la baisse des niveaux des cours d’eau et l’effet de concentration qu’elle entraîne, tandis que les débats sur les secteurs ou fonctions de l’eau à prioriser se font plus aigus du fait de cette rareté.
En prenant l’exemple des contestations actuelles autour des méga-bassines ou des bassins de rétention d’eau collinaire, un participant soulignait des divergences de vision parfois absolues qui étaient exprimées via ces conflits. Ils paraissent en effet charrier une triple opposition, dont certains ressorts sont semblables à ceux observés sur la gestion de la forêt :
Face à cette superposition d’oppositions, le modèle de gouvernance actuel paraît pris en défaut. Si de nouveaux outils ont été progressivement mis en place pour prendre en compte les situations de rareté de la ressource (zones de répartition des eaux, projets territoriaux de gestion des eaux…), les objectifs de préservation et de qualité fixés apparaissent difficilement accessibles. En outre, les instances réunissant aujourd’hui les acteurs de l’eau ne semblent pas être en prise avec les enjeux planétaires (en matière de biodiversité par exemple) plus globaux dans lesquels les politiques de l’eau s’insèrent aujourd’hui. Corinne Larrue souligne par ailleurs leur faible politisation, ne permettant pas d’en faire des instances d’intermédiation reconnues dans lesquelles se discutent ces conflits. Ces derniers n’en restent pas moins les expressions de ces limites, et du besoin d’interroger les fondements économiques et politiques de la gestion du bien commun qu’est l’eau.
Responsable du Département « Accès à l’eau et à l’assainissement » de Veolia, Geneviève Leboucher reconnaît les difficultés que porte au modèle économique de l’eau le changement climatique. Deux de ses effets semblent modifier substantiellement la donne : la rareté de la ressource, et le changement de rapport au temps qu’elle induit – nos besoins actuels rendant impossible (à modèle constant) un niveau de recharge suffisant des nappes phréatiques sur le long terme. Ces effets mettent en évidence plusieurs limites du modèle économique actuel :
Ces limites ont toutes une incidence sur les prix de l’eau, et posent aux acteurs publics et du secteur le défi d’un nouvel équilibre économique à trouver, compatible à terme avec une société où la demande s’adapte aux besoins de la ressource en eau (et non l’inverse).
Dès lors, comment faire pour transformer ce modèle ? Cette transition sera nécessairement progressive et les intervenants ont fait état de plusieurs choix qui s’imposaient aux décideurs nationaux et locaux pour l’amorcer :
Les réponses à ces questions pourront varier selon les territoires, mais toutes invitent les acteurs à sortir d’un registre strictement technique pour discuter des visions politiques qu’elles impliquent.
Par conséquent, alors que les limites observées sur le modèle économique de l’eau sont aujourd’hui les mêmes, que l’opérateur soit une régie publique ou une entreprise privée, les possibles politiques qu’offrent chacun de ces choix de gestion ne sont pas e?tement du même ordre. Michel Bisson, Maire de Lieusaint et Président de Grand Paris Sud, a voulu que son agglomération dispose d’une maîtrise publique à chaque étape du cycle de l’eau : de la production d’eau potable à sa distribution et son assainissement, en passant par la prévention des inondations et la gestion des milieux aquatiques. Cette volonté a notamment conduit son territoire à racheter des usines et des réseaux d’eau potable avec les communautés d’agglomération voisines (Cœur d’Essonne, Grand Paris Sud Seine-Essonne-Sénart, Val d’Yerres Val de Seine et l’établissement public territorial Grand Orly) pour constituer à cette échelle un nouveau syndicat mixte. Selon lui, cette plus grande maîtrise publique de la ressource offre aux élus davantage de jeu politique pour le présent, et pour l’avenir. Aujourd’hui, les gains de cette maîtrise paraissent être principalement de trois ordres :
Demain, cette maîtrise laisse entrevoir trois perspectives de politisation nouvelle de la gestion de la ressource en eau.
Si les chemins ne sont pas encore balisés, les trois intervenants s’accordent à penser que l’expérimentation constitue le moyen principal de l’initier.