Mise à jour le 08 janvier 2026
Le séminaire « L’art de gouverner les transitions », organisé par David Djaïz, Xavier Desjardins et La Fabrique de la Cité, s’est ouvert le 8 février 2023 avec une première séance du consacrée à la forêt et la filière bois avec :
A l’image des séances thématiques à venir, son objectif n’était pas de traiter du sujet en rassemblant le plus d’expertise possible, mais de comprendre les nouveaux enjeux posés à la forêt par la transition écologique, et d’identifier comment les questionnements et dilemmes que vivent ses parties prenantes aujourd’hui sont porteurs d’enseignements plus généraux pour la gouvernance des transitions.
La note de présentation de ce séminaire faisait état au sujet de cette dernière, de son insatisfaisante prise en charge par notre système démocratique. Dans une vidéo introduisant la problématique générale de ce séminaire, Pascal Canfin, député européen et ancien Ministre, identifiait quant à lui, trois grands défis posés aux gouvernants d’aujourd’hui pour réussir la transition écologique : (1) la dissociation historique à réaliser entre une mondialisation des accords politiques à poursuivre (plus que jamais nécessaire pour gérer des enjeux écologiques planétaires) et une démondialisation partielle du jeu économique à organiser (pour limiter des flux de production néfastes écologiquement; (2) la nécessité d’instituer progressivement de nouveaux lieux de négociation écologique, devant les limites de l’effectivité de la norme ou les tensions qu’elle génère; et (3) le besoin d’une nouvelle organisation des gouvernements et de leurs administrations, face à des enjeux qui n’ont jamais été aussi transversaux et stratégiques.
Comment la forêt incarne-t-elle ces défis, et illustre-t-elle sur le terrain les tensions dont ils peuvent être porteurs ? Pour le comprendre, cette séance a fait le choix de donner la parole à trois intervenants aux regards différents sur la forêt puis de laisser place aux échanges qu’ils ont suscités avec les participants du séminaire. La présente synthèse suit la même organisation: la première partie restitue les interventions liminaires de cette séance avant de synthétiser les interrogations et réflexions qu’elles ont suscitées.
Par l’intermédiaire de quelques chiffres, Stéphane Vieban a souhaité rappeler la croissance de la forêt française, et sa structuration progressive ces dernières décennies. Si l’espace forestier national augmente en superficie depuis le XIXème siècle, une nette accélération s’observe dès deuxième moitié du XXème siècle. La replantation de près de deux millions d’arbres impulsée par le Fonds Forestier National créé en 1946, et les extensions naturelles sur les terres délaissées par l’agriculture, ont permis d’atteindre les 17 millions d’hectares de forêt dont la France dispose aujourd’hui, soit une superficie qui a doublé en deux siècles. La gestion de ces espaces, qui appartient pour les trois-quarts à des propriétaires privés, s’organise progressivement. L’Office National des Forêts est créé en 1966 pour gérer les forêts publiques; des associations interprofessionnelles de la filière bois se montent et se regroupent progressivement; et des coopératives forestières privées voient le jour dès les années 1950 (à échelle départementale puis régionale) avant de fusionner à l’échelle nationale en 2014. Ces coopératives planifient les usages de la forêt (en s’appuyant sur des « documents de gestion durable » obligatoires pour les exploitations de plus de 25 hectares), plantent ou régénèrent des pépinières, et récoltent selon un principe faisant foi pour l’exploitation de toute forêt française: la « multifonctionnalité », soit la conciliation des fonctions productives, sociales et de préservation de la forêt.
C’est ce principe de gestion dite «active» de tous les espaces forestiers français qui est aujourd’hui remis en cause: par certains citoyens, qui n’acceptent ou ne comprennent pas toujours les coupes d’arbres (même lorsqu’elles se font au nom d’une amélioration de la captation carbone des arbres à venir), ou par certains écologues, botanistes ou militants, qui demandent au nom de bénéfices climatiques futurs que certains espaces de forêt soient préservés de toute activité humaine. Sur le terrain, ces tensions peuvent se traduire dans quelques cas par des attaques contre de forestiers ou leurs machines. Pour les forestiers, ces remises en causes sont d’autant plus incompréhensibles que la forêt continue de croître de façon substantielle (sur les 80 millions de m3 de nouveau bois produits par an, 50 millions sont prélevés, et 30 millions préservés) et que les besoins en bois n’ont jamais été aussi importants, y compris pour mettre en œuvre la transition écologique (écoconstruction, énergie, biocarburant etc…).
Si l’approche du représentant forestier est d’abord locale ou nationale, Francis Hallé situe, quant à lui, cet objet dans son histoire planétaire. Dans le monde, de nombreuses forêts primaires sont menacées – en Europe, la dernière restante, celle de Bialowieza (à cheval entre la Biélorussie et la Pologne), a été considérablement réduite. A l’échelle des 380 millions d’années d’histoire de la forêt cet état de fait est historique. Le botaniste soutient donc la nécessité d’initiatives en Europe expérimentant la mise en place de nouvelles forêts primaires, comme cadeau écologique et sensible aux générations futures, et comme réponse de fond aux bouleversements climatiques. Si celle dont il propose la mise en place en France dans le Grand Est sur un foncier public est envisagée sur une petite surface (70 000 hectares environ), et n’entend pas se substituer aux autres forêts exploitées, elle n’en pose pas moins des questions vertigineuses à l’action publique: comment organiser la légitimité, l’acceptabilité et la mise en place d’un projet au cours des sept siècles dont la forêt a besoin (sans voir son milieu altéré par l’homme) pour retrouver les fonctions et services d’une « forêt primaire» ? Il est certes du rôle historique de la puissance publique d’arbitrer les différends, mais ceux suscités par un projet de cette nature semblent exiger une mise en œuvre de la décision plus progressive et plus coconstruite avec les usagers qu’il affecte (élus locaux, agriculteurs, chasseurs, riverains…) que les modalités de prises de décisions actuelles.
Pour Claude Garcia, la recherche scientifique ne doit plus se limiter à la connaissance des forêts (la connaissance des effets néfastes de son défrichement sur le climat de la planète ne suffit pas à arrêter le défrichement des forêts tropicales), mais doit également mieux comprendre les croyances, valeurs et moyens des décisionnaires qui mettent en jeu son avenir, et les modalités pour les faire évoluer. En ce sens, il propose de développer une théorie de l’esprit prenant la forme d’un cheminement vers l’action (de l’ignorant qui n’a pas conscience qu’il faut agir à l’incrédule qui n’accepte pas cette réalité, de l’occupé conscient des enjeux mais qui a mieux à faire au préoccupé qui décide de protester, pour aboutir à la figure de l’architecte qui agit concrètement). Selon lui, tout un chacun emprunte (sans s’en rendre compte) un tel chemin, en s’arrêtant le plus souvent à un stade préalable à l’action. Des expérimentations sont actuellement menées, sous formes ludiques, pour faciliter et accélérer le passage à l’action des individus.
Que révèlent ces trois approches ? En un sens, elles mettent en évidence le fait que les conflits qui s’opèrent autour de la forêt aujourd’hui ne se résument plus simplement à des divergences d’intérêts dans une lecture du monde partagée, mais voient s’ajouter à ces derniers des conflits de valeurs, de représentation du monde, suscité par l’impératif de transition écologique et les réponses que chacun croit bon d’y apporter. Ainsi, le diagnostic et le référentiel d’action choisis pour gouverner la forêt semble d’abord dépendre des variables avec lesquelles chaque partie prenante choisit de composer. On peut à ce stade en identifier quatre différentes :
Si les différents acteurs de la forêt se positionnent différemment vis-à-vis de ces curseurs, la difficulté des gouvernants est de devoir composer, pour un temps au moins, avec chacune des options qu’ils présentent. Confrontés à un système de valeurs évoluant en raison de la transition écologique, ils doivent dans le même temps continuer à gérer les conflits du système de valeurs précédent le tout à moyens et outils constants.
Quels premiers enseignements tirer de cette séance sur la forêt ? Quatre pistes peuvent être avancées, qui demandent à être confirmées lors des travaux thématiques à venir: