Penser la nature en ville conduit souvent à opposer deux mondes : d’un côté l’urbain, minéral, artificiel, et de l’autre, une nature supposée intacte, qu’il faudrait réintroduire ou protéger. Pourtant, cette séparation tend à exclure les hommes du reste du vivant, et à ignorer la richesse des liens que l’on peut entretenir avec lui à travers les jardins et les paysages.
Qu’est-ce que cela révèle de notre difficulté à envisager la ville comme un milieu partagé avec d’autres formes de vie ? Et comment repenser notre manière d’accueillir les végétaux en ville, entre béton, bitume et changements climatiques ?
La Fabrique de la Cité travaille depuis plusieurs mois, au contact d’experts, universitaires et opérationnels, à analyser les enjeux soulevés par la nature en ville, au-delà des approches quantitatives et servicielles du vivant.
Rencontre avec Véronique Mure, botaniste et ingénieure en agronomie tropicale, à l’occasion de la parution de son ouvrage “Être un arbre dans la ville” aux éditions Atelier Baie, pour renouer avec un savoir botanique sensible et partagé.
Véronique Mure : Déjà, il faut s’interroger sur la notion de nature, qui est ambiguë en soi. Elle présuppose une opposition entre les humains et le naturel, ce qui présente un danger important. Des penseurs comme Philippe Descola1, Gilles Clément2 ou Bruno Latour3 ont déjà explicité les risques de cette posture qui nous éloigne du reste du vivant. Aujourd’hui, il devient urgent de dépasser cette vision et de prendre conscience que les humains, au même titre que les arbres ou les cours d’eau, font partie de la nature.
Je pense qu’il faut se méfier d’une certaine tendance de l’écologie à produire des espaces naturels dont l’humain est exclu. La question de la nature en ville ne se résoudra pas en additionnant des îlots verts sanctuarisés. Ce serait une forme de ségrégation urbaine supplémentaire. Au contraire, il s’agit de redonner de la proximité, d’inventer des moyens pour partager réellement la ville avec les vivants non humains. Pour y arriver, il faudrait déjà accepter les végétaux qui poussent spontanément dans la ville, mais on en est encore loin…
VM : Déjà en 2020, la crise sanitaire a cristallisé les demandes citoyennes de nature en ville. Et effectivement, cette volonté de rapprocher les urbains du vivant en ville peut donner lieu à des objectifs quantitatifs, comme à Paris où Le Plan Arbre4 prévoyait de planter 170 000 arbres entre 2020 et 20265. Mais cela ne suffit pas, une approche qualitative est également nécessaire pour recréer du lien avec le végétal.
Sans compter que planter massivement des arbres redéfinit fortement le paysage. À l’occasion de la résidence Acclimatation6 à Arles par exemple, l’urbaniste Clément Gaillard a montré que pour réduire la température moyenne de l’air d’une ville de 0,4°C, il faudrait atteindre une surface arborée de 30 %7. Mais avec un tel couvert arboré en ville, on modifie considérablement le paysage urbain pour se rapprocher d’un espace forestier. Est-ce que ce sont vraiment des paysages dans lesquels nous sommes prêts à vivre ? Cela pose la question du rapport à la lumière par exemple, parce que plus on plante d’arbres, plus on crée de l’ombre. Si c’est très appréciable en été, la plupart des gens souhaite conserver de la luminosité le reste de l’année, et certains particuliers vont même jusqu’à couper les arbres de leurs jardins pour cela. Vivre avec des arbres, sur le principe, c’est assez accepté, mais pas forcément près de sa fenêtre.
Aujourd’hui, il devient urgent de prendre conscience que les humains, au même titre que les arbres ou les cours d’eau, font partie de la nature.
Véronique Mure
VM : En réalité, ce sont moins les plantes invasives que le nom qu’on leur donne qui pose problème. Même si ces plantes existaient déjà avant, cette appellation ne date que des années 1990, et elle a changé le regard qu’on porte sur elles. Leur exotisme, vu comme un danger, s’oppose par principe aux plantes indigènes8. Mais en ville, il faudrait plutôt apprécier les plantes dites « invasives » pour leur qualité d’essences opportunistes ou pionnières. La faiblesse de leurs exigences en termes d’habitat et la rapidité de leur reproduction leur permettent de pousser dans des milieux très perturbés par les activités humaines et d’y faire émerger un écosystème, y compris le long des autoroutes ou dans des espaces très artificialisés.
VM : Aujourd’hui, avec les changements climatiques et le phénomène d’ilot de chaleur urbain, certaines villes deviennent presque inhabitables, au point qu’on ne peut plus sortir à midi lors des fortes chaleurs estivales. L’arbre apparaît alors comme un allié indispensable pour maintenir des villes vivables. Mais cela ne sera possible que si l’arbre, lui aussi, est bien dans la ville. La manière dont on l’accueille est donc essentielle. C’est pourquoi je propose un renversement de perspective dans mon livre paru le 20 mars 2026, Être un arbre dans la ville, où je me place du point de vue du végétal : comment résiste-t-il dans un espace minéral hostile, souvent coincé entre béton et bitume ?
Les plantes aussi sont confrontées à l’enjeu des changements climatiques, qui ne se limite pas à survivre à de fortes chaleurs, mais relève aussi du bouleversement de leurs rythmes naturels. C’est ce que je souligne dans mon récent article « Rythmes biologiques, plasticité et délocalisation in situ : une lecture intégrée des réponses végétales aux contraintes du temps »9. Aujourd’hui, les plantes qui ont construit leur rythme par rapport à une temporalité des températures donnée sont perturbées par l’évolution du climat. La question centrale devient jusqu’où les arbres peuvent-ils adapter leurs rythmes biologiques (feuillaison, floraison, fructification, senescence…) à ces changements ?
J’insiste sur le fait que retrouver du végétal en ville ne passe pas seulement par la plantation. C’est aussi être attentif au spontané, en particulier parce que les plantes qui s’installent d’elles-mêmes ont de meilleures chances de survivre. Elles développent seules leur système racinaire, s’adaptent au sol, au climat, aux contraintes du lieu. À l’inverse, une grande partie des arbres plantés, notamment en milieu urbain, meurent souvent dans leurs premières années, du fait d’un système racinaire endommagé dès la plantation…
L’arbre apparaît alors comme un allié indispensable pour maintenir des villes vivables. Mais cela ne sera possible que si l’arbre, lui aussi, est bien dans la ville.
Véronique Mure
VM : Dans ses derniers ouvrages10, le jardinier, botaniste et paysagiste Gilles Clément invite à envisager les jardins non plus comme des espaces plantés dont la palette végétale est figée une fois pour toutes, mais comme des lieux vivants. Il propose de réfléchir aux avantages des plantes spontanées et à la manière dont se déploient différentes séquences végétales. Une prairie, sans intervention humaine, reste rarement une prairie : elle tend vers la forêt et la prolifération des essences. En ville, au contraire, on bloque cette maturation en cherchant à maintenir l’espace tel qu’il a été planté à l’origine.
Cela ouvre un questionnement sur la manière dont on peut accompagner le végétal à faire jardin plutôt que d’essayer à tout prix de le maintenir dans son état initial. Pour Gilles Clément, il s’agit d’un partage de signature avec le vivant, où la place du paysagiste et celle du jardinier sont tout aussi importantes.
VM : Une réponse possible pour recréer du lien est le jardin en tant qu’espace et pratique. Le jardin est un lieu d’apprentissage, d’observation, de partage. Il y a encore quelques générations, le jardinage constituait un lien ordinaire au vivant, la majorité des gens avait de la famille paysanne. Aujourd’hui, cette proximité s’est effacée et avec elle les connaissances du monde végétal. La recréer passe par l’aménagement de jardins accessibles, pratiqués, accompagnés. Il faut remettre de l’enseignement, transmettre des savoir-faire, permettre l’expérience directe.
Aujourd’hui, on parle beaucoup de rendre la ville « comestible », y compris en dehors des jardins potagers. L’idée est intéressante, mais elle reste inscrite dans une vision utilitariste du vivant qui suppose que le végétal doit être au service de nos besoins. Or je pense qu’il faut aller au-delà des seuls services écosystémiques et accepter de composer avec les êtres vivants.
« Faire jardin », c’est donc reconnaître que nous partageons un habitat avec d’autres formes de vie. Toutes les plantes spontanées peuvent alors être bienvenues, à condition de les gérer, donc de les connaître.
À travers le jardin, il s’agit de recréer un lien sensible et empirique avec le vivant, pas nécessairement une connaissance scientifique experte.
Véronique Mure
VM : Parce qu’on ne peut accompagner un jardin que si on a une certaine connaissance de la faune et de la flore. Depuis les années 1990, la botanique a pratiquement disparu de l’enseignement supérieur. En principe, la connaissance du vivant que prodiguait la botanique a été englobée dans des préoccupations plus générales, autour du risque et de la biodiversité. Mais le problème, c’est que l’aspect relationnel au vivant échappe à ces approches. Les écologues, par exemple, sont formés aux inventaires ainsi qu’aux classifications. Lorsqu’ils conseillent un projet, ils identifient des espèces et les répartissent prioritairement entre plantes indigènes ou plantes exotiques, ces dernières étant souvent refusées parce que potentiellement envahissantes.
Mais se limiter à cette distinction ne suffit pas à faire un bon projet. Il s’agit de recréer un lien, pas nécessairement une connaissance scientifique experte, mais un rapport sensible et empirique.
Prenons le figuier en exemple : c’est l’arbre qui nous accompagne depuis le plus longtemps, il a été domestiqué il y a environ 11 400 ans, avant l’olivier et les céréales. Jusque dans les années 1970, on ignorait tout de sa pollinisation et du rôle essentiel des blastophages, aussi appelés « guêpes du figuier », qui pénètrent les figues à un certain stade de maturation, les fécondent et meurent. Pour les agronomes de l’Antiquité, le figuier était entouré de mystères. Ils avaient remarqué que suspendre des figues sauvages dans les figuiers domestiques permettait d’avoir des figues de meilleure qualité : c’est la technique de la caprification, qui améliore la fécondation du figuier. On a pratiqué ce geste pendant des siècles, sans connaître le fonctionnement de la fécondation du figuier. Pourtant, alors qu’aujourd’hui le processus est connu, presque plus personne ne pratique la caprification.
Il nous faudrait retrouver ce lien empirique, ce savoir issu de l’expérience humaine. La science, telle qu’elle est souvent transmise, peut devenir excluante. Il s’agirait au contraire de libérer la botanique de la science pure, et de permettre à chacun de devenir, à sa manière, botaniste.
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Anthropologue, auteur de Par-delà Nature et Culture (2005) et co-auteur de Ethnographies des mondes à venir (2022)
Jardinier, paysagiste et botaniste, auteur de Le jardin planétaire (1997) et du Manifeste du Tiers paysage (2004)
Sociologue, anthropologue et philosophe des sciences auteur de Politiques de la nature (1999) et de Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique (2015)
Plan Arbre, les actions de Paris pour l’arbre et la nature en ville, fiches-actions 2021–2026 : daf6cce214190a66c7919b34989cf1ed.pdf
Résidence « Acclimatation » Margaux Girerd – Atelier Marē ; Antoine Basile – Atelier Géminé ; Clément Gaillard – Freio – Design climatique, Arles 2023 : Acclimatation(s) – Résidence fraicheur Arles (13) 2023 | Botanique Jardins Paysages
Selon une étude publiée en 2023 par The Lancet : Cooling cities through urban green infrastructure: a health impact assessment of European cities – The Lancet
Cette idée est développée dans un article rédigé à l’occasion de la journée « Palette Végétale Urbaine » du 6 février 2024 : Microsoft Word – Memo V Mure
https://www.botanique-jardins-paysages.com/rythmes-biologiques-plasticite-et-delocalisation-in-situ/
Devenir jardinier planétaire : la préséance du vivant, Gilles CLEMENT ; COLOCO, Baden [Suisse] : Lars Müller Publishers , Montreuil : Civic city, | 2024