Mise à jour le 23 avril 2026
Héritière d’une histoire patrimoniale de plus de 2 500 ans, la ville d’Arles bénéficie d’une position géographique particulière, au carrefour du Rhône et de la Méditerranée, l’érigeant dès le Ier siècle av J-C comme centre stratégique de la Gaule romaine. Labellisée “Ville d’art et d’histoire”, elle s’étend aujourd’hui sur un vaste territoire de 75 000 hectares, incluant une grande partie de la Camargue, ce qui fait d’elle la commune la plus étendue de France. Toutefois, cette richesse historique et territoriale constitue à la fois sa particularité et l’un de ses principaux défis contemporains.
Territoire deltaïque façonné par les sédiments du Rhône depuis la dernière glaciation, qui s’est achevée il y a environ 11 600 ans, la Camargue est par essence un espace mobile. Pourtant, à la suite des crues catastrophiques du XIXᵉ siècle, les interventions humaines, notamment l’endiguement du fleuve, ont permis de fixer le territoire et de développer agriculture et saliculture, en contraste avec les dynamiques naturelles qui façonnaient jusque-là librement la Camargue. Ce modèle de protection est fragilisé par les changements climatiques, en particulier la montée du niveau marin, la réduction du débit d’étiage du Rhône, les risques de crues en intersaison et l’intensification des tempêtes. Plus des trois quarts du littoral sont désormais en érosion, tandis que la quantité de sédiments apportés chaque année a doublé depuis les années 1980.
Face à cette nouvelle donne, une forme de déni persiste, nourrie par l’attachement au paysage et par une certaine nostalgie. Dans ce contexte, plusieurs stratégies émergent : maintenir coûte que coûte le trait de côte, protéger prioritairement les zones urbanisées, ou engager une adaptation progressive. Dans l’optique de cette dernière, et sous l’impulsion du SYMADREM1, du Conservatoire du littoral et de La Tour du Valat, des solutions fondées sur la nature ont été expérimentées, comme la restauration de zones humides et la reconnexion de la lagune à la mer, après l’abandon, en 2012, d’une digue des années 1980 jugée contre-productive. Une approche adaptative qui a notamment permis de renforcer la biodiversité marine en recréant des graus2.
La Camargue apparaît ainsi comme un laboratoire des choix littoraux. Toutes les solutions sont à explorer, technologiques et naturelles, pour dessiner une stratégie durable et acceptable.
Ainsi, derrière une ville connue pour son patrimoine se cache une réalité environnementale complexe à laquelle sont confrontées un grand nombre de zones urbanisées.
Clément Gaillard urbaniste spécialisé dans la conception bioclimatique, rappelle que d’un point de vue hydrologique, la ville est un désert : l’eau y ruisselle, mais ne pénètre pas les sols. Dans un contexte de réchauffement climatique global, ceci représente un défi supplémentaire pour lutter contre le phénomène d’îlot de chaleur urbain3. Comme dans de nombreuses villes françaises, les arlésiens considèrent difficile de vivre confortablement en été – en témoignent chaque année le succès des cryptoportiques4 aux heures les plus chaudes. Et l’exposition à la chaleur n’est vouée qu’à augmenter dans les prochaines décennies. C’est pourquoi la question du rafraîchissement, via la végétalisation et la désimperméabilisation, fait partie des priorités des politiques publiques de la ville d’Arles depuis plusieurs années. Mais dans un centre-ville historique, les interventions urbanistiques sont contraintes… Alors, comment concilier adaptation et préservation d’un fort patrimoine historique, dans des villes conçues pour des conditions météorologiques qui n’existent plus ?
Alors que les exigences du patrimoine freinent son adaptation, les activités humaines affectent et mettent directement ce patrimoine en danger, et cela ne se limite pas aux enjeux climatiques. Certains lieux du patrimoine historique d’Arles sont menacés par les conséquences de l’artificialisation des sols, comme la voûte au rez-de-chaussée de l’Hôtel de ville. Les surfaces alentour étant particulièrement étanches, réalisées en béton de ciment ou bitumineux, voire en asphalte, l’eau stockée dans les sols ne peut plus s’évaporer qu’en cheminant par les parois de maçonnerie. Dans le vestibule de l’Hôtel de Ville (cf. photo ci-dessous), on aperçoit des colonnes en calcaire altérées par l’eau qui cherche à s’échapper des sols. D’après Jean-Marc Bernard, ancien responsable des travaux dans les secteurs sauvegardés de la ville d’Arles, la solution la plus durable est de rendre sa perméabilité au sol là où cela ne gêne pas les fonctions urbaines. De plus, cela permettrait de récupérer de la fraîcheur grâce à cette eau évaporée : un sol perméable associé à un fort ensoleillement favorise naturellement la sensation de fraîcheur.
Ainsi, à Arles, le patrimoine historique et les activités humaines entretiennent une relation ambivalente : d’un côté, les contraintes du bâti ancien limitent les marges de manœuvre pour adapter la ville et garantir le confort face aux chaleurs estivales ; de l’autre, les pressions urbaines mettent en péril ce même patrimoine, créant un cercle où protection et adaptation se confrontent.
Comment le patrimoine historique contraint l’adaptation de la ville aux changements climatiques locaux ?
Le centre-ville historique d’Arles est protégé par un Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV), qui instaure des conditions strictes aux projets, parfois sources de discussions entre la mairie, la DRAC et les Architectes des Bâtiments de France (ABF). Les fontaines et les perspectives peuvent par exemple devenir des sujets clivants.
Pour réussir à protéger le patrimoine tout en adaptant la ville aux changements climatiques, la ville d’Arles a décidé de chercher l’accompagnement d’experts de ces différents thèmes. Une résidence de chercheurs a travaillé sur la fraîcheur en ville ; leur étude a été livrée début 2025. Actuellement, le PSMV est en révision pour suivre les enseignements de cette étude et trouver une ressource réglementaire pour accompagner les nouvelles politiques de la ville. Dans ce contexte, plusieurs méthodes de rafraîchissement urbain (re)voient le jour, tantôt expérimentales, tantôt renouant avec des savoirs-faires ancestraux.
La végétation, et en particulier l’arbre, est l’outil de rafraîchissement le plus efficace, notamment car les végétaux permettent de limiter l’amplitude des températures par leur évapotranspiration. Toutefois, intégrer la nature en ville demande des arbitrages subtils mais concrets: il est par exemple préférable de choisir des arbres dont les feuilles sont caduques en hiver pour permettre un ensoleillement les mois les plus froids. Par ailleurs, comme vu plus haut, la végétalisation d’une ville au fort patrimoine historique doit favoriser les perspectives, ce qui suppose un travail sur le placement, le port5 et la taille des arbres. Et le PSMV prévoit déjà une trame végétale qui ne peut être modifiée ni étendue…
Il convient également de rappeler l’expertise nécessaire à une végétalisation réussie : il ne suffit malheureusement pas de planter des arbres, il faut également garantir leur apport en eau, des sols en bon état, et éviter les alignements monospécifiques qui favorisent la propagation des virus.
Clément Gaillard avertit sur la plantation d’arbres théoriquement plus adaptés au réchauffement climatique : il ne faut pas en attendre un grand pouvoir rafraîchissant (exemple : le cactus résiste aux sécheresses, mais n’apporte ni ombrage ni fraîcheur). Il s’agit donc de déterminer précisément nos attentes vis-à-vis de la végétation (rafraîchissement, ombrage) et de choisir en fonction les essences d’arbres à privilégier.
D’un autre côté, une végétalisation efficace requiert de se libérer de certaines croyances erronées ou de pratiques contre-productives, par exemple la crainte que les racines ne viennent détruire un réseau existant. Pour Jean-Marc Bernard et Clément Gaillard, il n’existe à ce jour aucune preuve que des arbres aient déjà abîmé des réseaux. En effet, les racines s’adaptent à des sous-sols même très encombrés ; si elles pénètrent une canalisation d’eau, c’est que celle-ci est fissurée et que l’arbre est en stress hydrique. De la même manière, les racines ne fissurent les revêtements étanches que parce que ceux-ci retiennent l’humidité, ce qui attire les racines et les fait grossir : un phénomène donc évitable avec des revêtements perméables. D’un autre côté, Jean-Marc Bernard questionne l’intérêt de l’élagage systématique, et recommande, en cas de recours régulier à cette technique, d’être particulièrement vigilant en matière d’hygiène des outils utilisés, pour que l’élagage ne devienne pas un vecteur de propagation de maladies… Enfin, il précise que la tentation de planter des arbres matures pour bénéficier de plus d’ombrage et de rafraîchissement est forte, mais que les arbres les plus jeunes sont ceux qui ont des chances de survie les plus élevées. Les deux experts recommandent donc de revaloriser la plantation in situ à partir de graines, ou de jeunes arbres, même si l’apport paysager à court terme est minime.
Les espaces publics jouent un rôle-clé évident dans l’adaptation des villes à la chaleur, et leur accessibilité permet d’enrayer les inégalités socio-territoriales de confort thermique dans les logements et d’accès à la nature. Toutefois, le privé représentant en moyenne 70 % de l’espace arboré des villes6, cela ne se joue pas seulement dans l’espace public.
Le vent, en particulier le mistral, constitue un élément structurant du climat provençal. En témoigne l’architecture vernaculaire, comme les contrevents, ces volets extérieurs qui, avec deux épaisseurs de planches, sont très robustes au vent et constituent un isolant supplémentaire, en été comme en hiver.
La toponymie des rues témoigne également de cette relation ancienne avec le vent: en effet, la rue de Laure (ou l’Aure) tire son nom du latin aura signifiant “le vent”. Un héritage linguistique dont on peut tenir compte dans les aménagements contemporains.
Aujourd’hui, le vent peut devenir un levier de rafraîchissement pour la ville, en particulier celui du sud. En effet, l’une des pistes envisagées par le groupe d’experts consiste à installer une fontaine, au sud du centre historique, afin que la fraîcheur produite soit portée par le flux d’air et diffusée dans l’ensemble du centre-ville. L’ouverture du canal de Craponne pourrait également amplifier ces apports de fraîcheur. Ainsi, en combinant point de fraîcheur et points chauds dans la ville, il devient envisageable de créer des brises selon Clément Gaillard. Un projet à la fois innovant et ambitieux qui fait actuellement l’objet de réflexions et de discussions budgétaires.
Les voiles d’ombrage ont longtemps fait partie du paysage des villes du Sud, à Arles comme à Séville, Avignon ou Nîmes. En effet, avant l’invention de la climatisation, la protection contre le soleil primait sur la stratégie de rafraîchissement active. Les pratiques et savoir-faire anciens pour s’adapter à la chaleur étaient discrets, mais il s’agit là d’un véritable patrimoine à se réapproprier pour rafraîchir la ville intelligemment, de façon durable et peu coûteuse. Ces techniques prenaient des formes variées : l’une étant de recouvrir les marquises en fer des boutiques de tissus pour créer de l’ombre à l’intérieur des magasins. Utiles dans la journée pour empêcher la chaleur de s’accumuler, ces voiles d’ombrage étaient retirés la nuit pour laisser la chaleur se dissiper.
Si ces solutions traditionnelles témoignent d’une adaptation fine au climat, leur pertinence demeure visible aujourd’hui. La place de la République d’Arles en offre une illustration marquante. En effet, on y observe un véritable nomadisme de l’ombre : les usagers se déplacent d’un banc à un autre au fil de la journée pour éviter l’ensoleillement direct.
Dans sa note sur le partage de l’ombre7, Isabelle Baraud-Serfaty8 indique que la valeur de l’ombre face à celle du soleil pourrait grandement évoluer dans les prochaines années: si aujourd’hui, les terrasses ensoleillées ont beaucoup plus de valeur que les terrasses ombragées, cette tendance pourrait s’inverser à l’avenir. Néanmoins, selon elle, réintégrer l’ombre en ville ne sera pas anodin: puisque cette ressource se fabrique et s’entretient, elle a de fait un coût. Se pose alors l’enjeu du modèle de financement de l’ombre en ville…
L’experte propose de s’inspirer de la gestion de l’eau potable, devenue service public au XIXe siècle avec l’essor des villes industrielles et les épidémies de choléra, ou de la gestion des déchets, qui illustre un autre modèle de financement fondé sur l’impôt (à travers la taxe d’enlèvement des ordures ménagères créée en 1926). Isabelle Baraud-Serfaty propose un « service d’entretien de l’ombre » qui reposerait sur un partage des responsabilités entre municipalité (arbres et aménagements publics) et riverains (végétation ou dispositifs privés), à l’image du déneigement ou de l’entretien des trottoirs.
Fondée en 2004 par Maja Hoffmann, collectionneuse d’art et mécène suisse, la Fondation LUMA a pour objectif de soutenir la création artistique. De cette initiative naît le lieu LUMA Arles, installé sur une ancienne nécropole romaine, où des sarcophages sont à ce jour encore visibles. Dans ce lieu ensuite exploité par la SNCF, et en raison de son attachement à la Camargue, Maja Hoffmann imagine un centre culturel capable de faire dialoguer art, recherche et innovation.
La construction de LUMA débute en 2014, et est confiée à l’architecte Frank Gehry. Le site est alors pensé comme un campus artistique regroupant expositions, festival de photographie et l’Atelier LUMA, laboratoire de design à partir de matériaux locaux et durables (donner qql exemples: teintes, laines, sel de Camargue, etc.)
Même de l’extérieur, LUMA combine plusieurs éléments architecturaux et artistiques forts et reposant sur des références locales:
Ce lieu unique réunit ainsi héritage antique, mémoire ouvrière et création contemporaine.
Pour Clément Gaillard et Jean-Marc Bernard, il s’agit donc d’observer, d’innover, d’inventer mais aussi de se réconcilier avec des méthodes ancestrales et savoirs vernaculaires qui ont été éclipsés par l’usage des bâtiments et leurs transformations.
Cette réconciliation avec les savoirs vernaculaires ouvre des perspectives pour concevoir des espaces urbains adaptés et réellement utiles aux habitants. Les espaces publics doivent en effet répondre aux besoins concrets et permettre une adaptabilité en fonction des contraintes climatiques. Les soupiraux, par exemple, véritables ventilateurs naturels qui maintiennent les caves entre 15 et 20 degrés, pourraient devenir des points de fraîcheurs accessibles en été grâce à l’aménagement d’assises à proximité. De même, plusieurs rues d’Arles pourraient être temporairement piétonnisées durant l’été. Cette approche implique la multifonctionnalité des espaces, comme les cours d’école « oasis » pouvant être transformées en parcs ouverts au public durant l’été9 .
Ces savoirs vernaculaires montrent que l’adaptation climatique doit combiner solutions technologiques et connaissance fine du climat local, de l’ombre, du vent et de la végétation. L’enjeu consiste donc à conjuguer innovation et héritage. C’est dans l’expérimentation contemporaine et l’intelligence du passé qu’émergent des techniques de rafraîchissement durables, résilientes et adaptées aux modes de vie d’aujourd’hui.
Remerciements :
Pour la visite dans la ville d’Arles :
Clément Gaillard, urbaniste et designer, travail d’adaptation de la ville à la chaleur
Jean Marc Bernard, ancien responsable des travaux dans les secteurs sauvegardés de la ville d’Arles
Pour leur participation au webinaire :
Isabelle Baraud-Serfaty, Ibicity
Céline Bigi, Cerema
Clément Gaillard, urbaniste et designer, travail d’adaptation de la ville à la chaleur
9 résultats
Syndicat Mixte Interrégional d’aménagement des digues du delta du Rhône et de la Mer
Chenal entre un cours d’eau, un étang, et la mer.
Îlot de chaleur urbain : la structure de la ville crée un dôme de chaleur, contrairement aux campagnes environnantes car le bâti stocke la chaleur et le manque de végétation réduit la régulation de la température par l’évapotranspiration.
Un cryptoportique est une galerie destinée à la circulation ou au stockage et intégrée dans un complexe bâti plus vaste, en usage dans l’antiquité
Hauteur des fourches
Futuribles (2024), De quelle couleur sera la ville verte ? La chronique prospective d’Isabelle Baraud-Serfaty. https://www.futuribles.com/de-quelle-couleur-sera-la-ville-verte/
Quel partage de l’ombre dans les villes de demain ? – La Fabrique
Fondatrice d’IBICITY, agence de conseil en économie urbaine. Enseignante à Sciences Po. Autrice de « Trottoirs ! »
Cours d’école : pour un retour du vivant en ville. Retours d’expériences – La Fabrique