Le béton, un patrimoine à l’épreuve du temps

À l’occasion du Festival Béton Le Havre, La Fabrique de la Cité a réuni chercheurs, architectes, ingénieurs et acteurs du patrimoine autour de deux tables rondes consacrées à l’héritage du béton, à sa conservation et à sa transformation. Longtemps symbole de modernité et moteur de la construction, le béton est aujourd’hui confronté à son propre vieillissement. Comment préserver cet héritage, diagnostiquer ses pathologies et imaginer de nouveaux usages pour les bâtiments existants ?

La première table ronde, animée par Vassili Carbonne, chargé de relations territoriales à La Fabrique de la Cité, a interrogé les enjeux de conservation, de diagnostic et de restauration du patrimoine en béton. Une seconde rencontre a prolongé ces réflexions autour de la réhabilitation du patrimoine et de sa transformation en lieux de vie et de partage, en questionnant notamment la place des habitants dans ces projets.

Longtemps symbole de modernité et moteur de la construction, le béton est aujourd’hui confronté à son propre vieillissement. Comment préserver cet héritage ? Comment diagnostiquer ses pathologies, le réparer et transmettre les savoir-faire nécessaires à sa conservation ?

Animée par Vassili Carbonne, chargé de relations territoriales à La Fabrique de la Cité, cette rencontre a permis de croiser les regards de Myriam Bouichou, ingénieure de recherche spécialiste du béton, Cédric Avenier, architecte et docteur en histoire de l’art, spécialisé dans l’intervention sur l’existant, les restructurations et les bâtiments patrimoniaux et culturels, Raphaël Royer-de-Véricourt, ingénieur et architecte, Charlotte Defard, ingénieure d’études à la SNCF, Anne Pantet, professeure en génie civil à l’Université Le Havre Normandie et Elsa Nguyen, ingénieure PhD.

Du matériau moderne au patrimoine

Redécouvert au XIXᵉ siècle, le béton s’est progressivement imposé comme l’un des principaux matériaux de la construction et de la reconstruction. Logements, équipements sportifs, infrastructures, ouvrages d’art : il est aujourd’hui omniprésent dans nos villes et nos territoires.

Cette omniprésence se retrouve désormais dans le patrimoine protégé. Comme l’a rappelé Myriam Bouichou, ingénieure de recherche spécialiste du béton, environ 1 000 monuments historiques en béton sont aujourd’hui inscrits ou classés, dont près de 10 % d’ouvrages d’art. Un patrimoine relativement récent, essentiellement issu de l’entre-deux-guerres, mais particulièrement divers.

Car le patrimoine en béton ne se résume ni aux grandes architectures modernistes ni à une matière uniformément grise. Il recouvre des techniques, des formulations et des usages très différents selon les époques.

Pour Cédric Avenier, architecte et docteur en histoire de l’art, spécialisé dans l’intervention sur l’existant, les restructurations et les bâtiments patrimoniaux et culturels, l’une des particularités du béton réside précisément dans cette diversité : il n’existe pas un béton, mais une multitude de façons de le fabriquer et de le mettre en œuvre. Le béton armé a notamment permis de renouveler profondément les possibilités constructives et architecturales.

©️ Arthur Belot

Un matériau qui vit et qui vieillit

Contrairement à l’image d’un matériau éternel et immuable, le béton évolue et se détériore avec le temps. Son vieillissement n’est toutefois pas uniforme : sa composition, la qualité de sa mise en œuvre, son exposition aux intempéries, à un environnement marin, au gel et au dégel ou encore aux sels de déverglaçage sont autant de paramètres qui déterminent la manière dont un ouvrage évolue dans le temps.

Parmi les principales pathologies évoquées au cours de la table ronde figure la corrosion des armatures, notamment sous l’effet de la carbonatation. Le CO₂ présent dans l’air pénètre progressivement dans le béton et modifie son équilibre chimique. Lorsque le pH diminue suffisamment, les armatures métalliques perdent leur protection naturelle et peuvent commencer à rouiller. Leur augmentation de volume provoque alors fissures et éclatements du béton.

À cela s’ajoutent les attaques liées aux chlorures, particulièrement importantes dans les environnements marins ou exposés aux sels de déverglaçage comme c’est le cas au Havre.

Mais l’âge ne suffit pas à déterminer l’état d’un ouvrage. Comme l’a souligné Raphaël Royer-de-Véricourt, ingénieur et architecte, un béton ancien placé dans de bonnes conditions peut présenter un meilleur état de conservation qu’un béton plus récent fortement exposé aux agressions extérieures.

Cette variabilité rend le diagnostic indispensable avant toute intervention.

Connaître avant de réparer

Contrairement à d’autres matériaux, le béton ne révèle pas immédiatement la manière dont il a été construit. Derrière sa surface, difficile de connaître à l’œil nu la position, la profondeur ou encore l’état des armatures.

Les techniques d’investigation jouent donc un rôle central. Prélèvements et méthodes de contrôle non destructif permettent de mieux comprendre la structure d’un ouvrage avant d’envisager sa restauration.
Mais connaître un bâtiment signifie également connaître son histoire.

Charlotte Defard, ingénieure d’études à la SNCF, a rappelé l’importance de conserver les plans, archives et informations relatives aux différentes interventions réalisées sur les ouvrages. Pour certains bâtiments anciens, cette recherche peut conduire jusque dans les archives des collectivités afin de reconstituer leur histoire.
Cette logique de suivi permet notamment de distinguer une fissure liée au fonctionnement normal d’une structure d’un désordre qui évolue et nécessite une intervention.

Restaurer le béton : entre technique et patrimoine

La Tour Perret de Grenoble, illustre particulièrement les défis posés par la restauration du béton.

Exposée à d’importantes variations thermiques et restée plusieurs décennies sans entretien, la tour présente différentes pathologies liées notamment à la corrosion de ses armatures. Sa hauteur, près de 80 mètres, rend également les interventions particulièrement complexes.

Sa restauration a nécessité un important travail de diagnostic ainsi que la réalisation d’une tranche d’essai avant le chantier.

L’objectif : tester les techniques envisagées, vérifier leur faisabilité et observer leur rendu avant d’intervenir à l’échelle de l’ensemble du bâtiment.

L’exemple rappelle une particularité essentielle de la restauration du béton : intervenir sur la matière revient souvent à intervenir simultanément sur la structure et l’apparence architecturale.

Sur un béton apparent, une réparation mal exécutée peut immédiatement devenir visible. La restauration doit donc répondre à des impératifs techniques tout en respectant l’aspect du bâtiment d’origine.

Le défi est d’autant plus important que la restauration du béton est une discipline relativement récente. Là où la pierre ou et le bois bénéficient de plusieurs siècles de transmission des savoir-faire, les professionnels du béton doivent encore développer et partager certaines techniques spécifiques.

©️Arthur Belot

Connaître avant de réparer

Ces enjeux de diagnostic et de restauration ont également été au cœur du propos d’Elsa Nguyen, ingénieure PhD, consacrée aux mécanismes de dégradation du béton armé. A travers le phénomène de carbonations et l’exemple de la Tour Perret de Grenoble, elle a montré comment le vieillissement du béton peut conduire à la corrosion des armatures, puis à l’apparition de fissures et d’éclatements.

Son intervention a ainsi rappelé un principe essentiel : avant de réparer, il faut comprendre l’origine des dégradations. Une étape indispensable pour choisir des solutions capables de concilier durabilité, performance technique et respect de l’architecture d’origine.

Entretenir plutôt que subir

La question de la conservation du béton est enfin indissociable de celle de la maintenance.

Pour Anne Pantet, professeure en génie civil à l’Université Le Havre Normandie, suivre les pathologies d’un bâtiment dans le temps revient à établir son « carnet de santé ». Une démarche qui repose sur la conservation des plans, des choix réalisés lors du chantier et des différentes opérations de maintenance, afin de faciliter le suivi et les futures interventions. Cette pratique, déjà ancienne pour certains ponts, tunnels ou barrages, reste plus difficile à mettre en œuvre dans le logement, notamment dans les copropriétés, où les propriétaires et occupants se succèdent.

Or, les petites transformations du quotidien peuvent progressivement modifier un bâtiment : changement des menuiseries, ravalement, modification de la ventilation ou interventions ponctuelles sur les façades.

Pour Cédric Avenier, architecte et docteur en histoire de l’art, spécialisé dans l’intervention sur l’existant, les restructurations et les bâtiments patrimoniaux et culturels, suppose ainsi de dépasser la seule question des monuments historiques. Une grande partie de cet héritage est constituée de bâtiments ordinaires, habités et transformés en permanence.

Le financement constitue également un enjeu déterminant. Comme l’a rappelé Charlotte Defard, réparer nécessite du temps, des diagnostics et des compétences. Les maîtres d’ouvrage sont alors amenés à arbitrer entre maintenance, réparation et, dans certains cas, remplacement de l’ouvrage.

Pourtant, un diagnostic précis et une intervention adaptée peuvent permettre d’éviter des solutions inutilement complexes. La pérennité repose alors moins sur la multiplication de produits ou de techniques sophistiquées que sur la connaissance du bâtiment, la qualité des matériaux employés et le savoir-faire des professionnels.

Transmettre un patrimoine vivant

Le béton, longtemps associé à la modernité et à la construction du futur, est désormais lui-même devenu un héritage.

Sa préservation impose de changer de regard : accepter qu’il vieillisse, comprendre ses pathologies et intervenir au bon moment plutôt que d’attendre que les dégradations deviennent irréversibles.

Elle suppose également de mieux documenter les bâtiments, de développer les techniques de diagnostic, de former les professionnels et de transmettre les savoir-faire nécessaires à leur restauration.

Car préserver le patrimoine en béton ne consiste pas à le figer. Il s’agit plutôt de prolonger la vie d’un matériau qui, comme les bâtiments qu’il compose, continue d’évoluer avec le temps.

Cette seconde table ronde, animée par  Camille Defard, directrice des études de La Fabrique de la Cité, a mis en discussion les enjeux relatifs à la réhabilitation du béton. Quatre enjeux en ressortent : reconnaître les qualités du béton, le réhabiliter en diagnostiquant et en adaptant le bâti, associer les habitants aux projets et changer de regard pour le réhabiliter plutôt que le démolir.

©️Arthur Belot

Le béton est un héritage aux qualités sous-estimées

Tous les bétons ne se valent pas selon Sévak Sarkissan, architecte-urbaniste et rédacteur au sein de la revue 303. C’est leur composition qui impacte leur qualité, leur durabilité et leur empreinte environnementale. Cependant, le matériau ne fait pas tout, la façon de concevoir, de dimensionner et de mettre en œuvre le béton pèse tout autant sur son bilan.

Ainsi, certains quartiers, comme le centre-ville du Havre, ont été reconstruits en respectant le tracé initial des rues, orientées selon des principes bioclimatiques, et avec une qualité architecturale et urbanistique supérieures à d’autres quartiers, souvent plus périphériques.

Par ailleurs, Céline Laurens, directrice du programme « Quartiers de demain », explique que ce programme d’expérimentation vise à réhabiliter le patrimoine béton de grands ensembles datant du XXèmee siècle, et donc à révéler ses qualités bien souvent sous-estimées.Réhabiliter le béton avec méthode : diagnostiquer et adapter

Réhabiliter le béton de façon optimale, c’est prendre en compte les enjeux climatiques qui pèsent sur le bâti. Comme l’explique Erwan Bonduelle, le béton peut s’avérer intéressant thermiquement s’il est isolé par l’extérieur. Dans le projet de Caen, dans le quartier de la « Grâce de Dieu », qu’il a mené avec le programme « Quartiers de demain », il a donc fait le choix d’une isolation par l’extérieur avec des panneaux de paille et un enduit biosourcé.

Pour lui, un bon diagnostic de réhabilitation doit prendre en compte les « capacités endormies » des bâtiments et les évolutions, notamment démographiques, des quartiers à réhabiliter. Cette étape est nécessaire afin de pouvoir proposer une réhabilitation adaptée et durable de ce patrimoine béton. À Caen toujours, un tel diagnostic a abouti à la création de davantage de T1 et de T2. Le projet conserve aussi des duplex familiaux pour créer un immeuble intergénérationnel.

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Associer les habitants aux projets de réhabilitation

Réhabiliter le béton, c’est aussi prendre en compte les aspects sociaux. C’est pourquoi Mélanie Meynier, architecte et maîtresse de conférences à l’ENSA Lyon, explique que l’association des usagers aux projets de réhabilitation conditionne leur réussite. Elle explique qu’il est primordial de prendre en compte la valeur d’usage et la valeur affective du lieu à réhabiliter.

Le programme « Quartiers de demain » représente un exemple de participation citoyenne. Il envisage la réhabilitation de certains grands ensembles sous le prisme du dialogue entre architectes-paysagistes, acteurs publics et habitants organisés en jurys citoyens. Céline Laurens explique à quel point la co-construction et le dialogue, sous différentes formes, avec les habitants ont servi de fondement aux différents projets.

Réhabiliter plutôt que démolir : un changement de regard

Démolir les bâtiments en béton serait une perte, car ils peuvent être transformés. C’est ce qu’explique Mélanie Meynier dans le cadre du projet mené avec ses étudiants autour de la réhabilitation de la chaufferie désaffectée du campus de la Doua, à Lyon. Cet ouvrage en béton, censé être démoli, a pourtant le potentiel d’être réhabilité avec des matériaux biosourcés et géosourcés pour devenir un lieu de sociabilité. Au contraire, la démolition de la chaufferie entraînerait 4 500 m³ de déchets de béton, dont la gestion représenterait un coût à la fois environnemental et économique. Démolir le béton représente donc aussi un coût climatique car la reconstruction émet bien plus de gaz à effet de serres que la réhabilitation.

Ainsi, le béton est un héritage à réhabiliter plus qu’à rénover ou démolir, selon Sévak Sarkissan. Il prend pour exemple la ville du Havre, la sauvegarde de cet héritage béton est un choix patrimonial ainsi qu’écologique. En effet, il s’agit d’adapter le bâti aux enjeux du changement climatique. Pour ce faire, il rappelle qu’il ne s’agit pas de simplement « rafistoler » les bâtiments en béton, mais bien de les réhabiliter avec méthode.

Par ailleurs, le regard sur le béton change progressivement, comme le montrent les divers projets de réhabilitation des intervenants. Sévak Sarkissan parle, par exemple, de la dimension esthétique du béton à travers l’exemple de la basilique de Saint-Quentin, dont la charpente en béton a été construite en 1930.

Les intervenants appellent à poursuivre le changement de regard sur le béton qui, correctement réhabilité, offre des opportunités écologiques, sociales et même esthétiques. Le croisement de projets variés démontre que le béton doit être reconnu, réhabilité avec méthode, avec ses habitants, plutôt que démoli.

©️Arthur Belot