Comment les infrastructures d’énergie transforment-elles la ville ?  

Camille Defard, directrice des études de La Fabrique de la Cité, et Anthony Briant, directeur de l’Ecole nationale des ponts et chaussées (ENPC), ont introduit la matinée en rappelant que l’évolution des infrastructures d’énergie nécessite de dépasser des verrous technologiques, de penser de nouveaux modèles de gouvernance et d’anticiper des défis économiques et de souveraineté.

Camille Defard, Directrice des études de La Fabrique de la Cité

FAIRE EVOLUER LES RESEAUX D’ENERGIE

Les réseaux énergétiques ont été conçus quand les énergies fossiles étaient abondantes et bon marché. Nicolas Perrin, directeur régional d’Enedis Paris, souligne que la structuration de ces infrastructures est un héritage qui doit évoluer face à la nouvelle donne climatique.

Le premier défi à relever est celui de la décarbonation, qui rend nécessaire le renforcement et le renouvellement des réseaux de distribution d’électricité en raison de :

1) la production ’énergies renouvelables décentralisées, directement raccordées au réseau de distribution

2) l’électrification des usages, qui nécessite par exemple l’installation de bornes de recharge pour les véhicules électriques.

Un investissement massif est nécessaire, comme le souligne Michel Gioria, directeur général du Syndicat des entreprises de la transition énergétique et numérique (SERCE), pour qui il faut rendre les métiers de l’énergie accessibles et attractifs pour les nouvelles générations.

De plus, la décarbonation nécessite d’anticiper les possibles effets de bord d’après Daniel Florentin, chercheur à l’ENPC. Par exemple, favoriser la cogénération en incinérant des déchets pour produire du chauffage ou de l’électricité induit de bien anticiper le niveau de production locale de déchets. Autrement, on peut produire de nouvelles vulnérabilités comme à Amsterdam où des déchets sont importés de Turquie pour alimenter le réseau de chaleur urbain…

Le second défi est d’assurer la résilience des réseaux d’énergie face aux aléas climatiques de plus en plus fréquents et intenses (canicules, vent, incendies, inondations), ce qui nécessite un important travail de prospective selon Nicolas Perrin.

Le troisième défi vise à concilier les possibles baisses de consommation, dues à divers facteurs tels qu’un climat plus doux, la baisse démographique dans certains centres urbains (notamment en Allemagne) ou encore les politiques de sobriété, avec le maintien des infrastructures (par exemple les réseaux de chaleur) en bon état, ce qui requiert d’importants investissements et des coûts fixes élevés. Les acteurs doivent ainsi anticiper l’électrification et la décarbonation tout en garantissant un service de qualité, accessible à tous, ce qui suppose de repenser à la fois les modèles de financement et de solidarité territoriale.

Table ronde : Faire évoluer les réseaux énergétiques existants : comment jusqu'où ?

MULTIPLES BENEFICES DES INFRASTRUCTURES D’ENERGIE POUR LA VILLE

Certaines infrastructures d’énergie apportent plusieurs bénéfices aux villes, comme la géothermie qui permet de rafraîchir les bâtiments en été et de les chauffer en hiver. Pourtant, si ces technologies sont matures, elles peinent à se déployer, comme le démontre l’analyse Anh-Minh Tang, directeur de recherche à l’ENPC spécialiste des solutions de géothermie intégrées aux fondations des bâtiments. Cela est essentiellement dû à des verrous techniques (faible rendement, marché peu structuré) et scientifiques (difficulté à estimer les besoins thermiques des bâtiments, et à trouver un équilibre pour ne pas chauffer les sous-sols).

La solution Ombre’O présentée par Sarah EL Hadjadj, responsable de développement chez VINCI Energies, vise à améliorer les performances environnementales globales de projets urbains. Sur des parkings du groupe Siemens, à Haguenau, des panneaux solaires servent aussi à ombrager les places de stationnement, la biodiversité est renforcée, et l’eau de pluie est collectée et réutilisée sur place.

Enfin, les bornes de recharge contribuent à la fois à l’électrification des mobilités individuelles et collectives, mais aussi à l’équilibrage du réseau électrique. Pour Louis du Pasquier, directeur général d’Easycharge, le développement de bornes de recharge implique des changements d’usages et d’infrastructures notamment sur les autoroutes et dans l’espace public.

Table ronde : Nouvelles infrastructures énergétiques, multiples bénéfices pour la ville

QUELS OUTILS DE PLANIFICATION TERRITORIALE POUR ACCOMPAGNER LA TRANSITION ?

Lionel Guy, chef du service transition énergétique de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR) rappelle qu’il existe déjà de nombreux outils permettant aux collectivités de situer les gisements (solaire, géothermie, vent…), et d’analyser leur mix énergétique. Ce sont les premières briques d’une planification énergétique, qui n’est pourtant pas encore assez intégrée aux nombreux documents de planification territoriale existants.

Le travail de cartographie d’Eliot Boulard, chercheur à l’ENPC, souligne que les données sur l’électricité sont très disparates et donc difficiles à exploiter, ce qui peut complexifier la planification. L’installation de panneaux photovoltaïques sur les toits de Paris par exemple requiert une connaissance fine de l’occupation, des matériaux et de l’ensoleillement des toitures. C’est l’objectif de l’outil Collab’Toitures présenté par Thomas Perineau, responsable du Département Mobilisation des EnR² de la Direction Transition Ecologique et Climat à la mairie de Paris. Leur programme Energieculteurs porte 45 projets d’ici 2030 pour équiper des bâtiments municipaux de panneaux solaires pour l’autoconsommation collective, le débouché le plus viable pour l’énergie solaire locale. L’analyse d’Eliot Boulard souligne que la répartition de la production d’énergie solaire en Ile-de-France est davantage corrélée à l’agentivité des acteurs (prise d’initiative, montage du projet, coordination, moyens disponibles) qu’à l’ensoleillement ou à la démographie.

Lionel Guy appelle à mettre en place des Schémas directeurs des énergies pour s’assurer que les stratégies énergétiques soient compatibles avec les réseaux d’énergie actuels et en devenir, avec les gisements présents et avec les niveaux de consommations et de productions prévus.

Camille Defard, directrice des études de La Fabrique de la Cité, a clôturé ce colloque en soulignant que cette transition des infrastructures rend nécessaire de “penser ensemble ce qui est séparé”, selon les mots d’Edgar Morin. C’est le défi de la transition énergétique, pour tirer parti de l’intelligence collective tout en concevant des projets multifonctionnels.

Table ronde : Quels outils de planification territoriales pour accompagner la transition ?
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