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Comment construire une industrie à faible émission de carbone ?

Transition écologique, sobriété énergétique, autonomie stratégique… les solutions nouvelles à ces défis s’inventent aussi dans les villes moyennes. Ainsi, le territoire de la communauté d’agglomération de Béthune-Bruay Artois-Lys Romane a fait de la décarbonation de l’économie le levier de son renouveau industriel, plutôt qu’une contrainte supplémentaire. À Béthune, décideurs publics et privés œuvrent ainsi depuis plusieurs années à faire advenir une réindustrialisation fondée sur des filières d’excellence qui ont entamé leur mutation vers une économie bas-carbone.

La Fabrique de la Cité s’est rendue sur place à la rencontre des acteurs de ce tournant industriel :  Olivier Gacquerre, maire de Béthune et président de la communauté d’agglomération Béthune-Bruay Artois-Lys Romane, Pierre Veltz, professeur émérite, École des Ponts ParisTech, Yannick Vissouze, directeur général adjoint développement économique de la communauté d’agglomération, Aurélien Buteri, chef de projet en charge de la décarbonation des procédés, APERAM, acteur mondial de la production d’acier inoxydable, Yann Fouant, directeur de projets, La Française de l’Énergie, Gazonor, Thomas Grjebine, responsable du programme scientifique Macroéconomie et finance internationales, Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), Francis Kopp, dirigeant associé, entreprise MOV’NTEC – ex-Lenze, spécialisée dans la mobilité électrique, l’énergie et l’industrie 4.0 et Yann Vincent, Directeur Général de ACC.

« L’industrie est morte, vive l’industrie »

Ville charnière du bassin minier des Hauts-de-France, Béthune a connu une série de crises industrielles, marquées par plusieurs fermetures d’usines. La plus récente, emblématique des plans sociaux qui ont émaillé les premières années du XXIe siècle, est celle du site du fabricant de pneus Bridgestone, en 2020.

Si de telles fermetures auraient pu avoir des conséquences dévastatrices et durables (dégradation du bassin d’emploi, faillites d’entreprises sous-traitantes, disparition d’emplois de service, etc.), la ville semble pouvoir faire figure de cas d’école de la réindustrialisation d’un territoire. Ainsi, le site de Bridgestone se réinvente aujourd’hui autour de l’écologie industrielle en accueillant le fabricant de pneus reconditionnés Blackstar, qui sera bientôt rejoint par une activité de recyclage du plastique. D’autres villes de la collectivité, qui avaient vu leur industrie fragilisée par les crises pétrolières et financières du tournant du XXIe siècle, ont également su se réinventer. C’est le cas, par exemple, d’Isbergues, qui compte désormais autant d’employés qu’en 2006 et abrite la seule ligne européenne de production d’acier inoxydable entièrement intégrée.

Les décideurs publics locaux ne sont pas étrangers à l’avènement de cette réussite béthunoise : à l’annonce de la fermeture du site de Bridgestone, la Communauté d’agglomération de Béthune-Bruay Artois-Lys Romane a d’abord concentré son action sur les entreprises présentes. Elle a sondé 165 sites d’entreprises, dont la moitié avait des projets, et les a accompagnés dans leurs efforts de développement et de modernisation de leurs outils de production tout en les soutenant ensuite dans l’obtention de crédits. La qualité du dialogue noué par la collectivité avec les acteurs industriels locaux et, plus largement, la coopération entre État, Région et élus locaux ont contribué à faire naître à Béthune un écosystème industriel dynamique basé notamment sur deux filières d’excellence :  l’économie circulaire et la mobilité électrique. Au cœur de cet écosystème, des passerelles ont été lancées entre les sphères universitaire et industrielle : plusieurs laboratoires de recherche ont ainsi été fondés autour de l’efficacité énergétique, tandis qu’une école d’ingénieurs de la transition électrique devrait bientôt voir le jour. Et de fait, s’il est un facteur décisif en matière de rebond industriel, c’est bien la formation. Béthune en dénombre non moins de 55 dans le domaine industriel, au service d’un bassin d’emploi particulièrement jeune (39% de la population de la CABBALR est âgée de moins de 30 ans) : un avantage notable alors que les métiers industriels deviennent sans cesse plus qualifiés.

Autre facteur de la réindustrialisation béthunoise : la planification des ressources. Béthune mène depuis plusieurs années une réflexion globale sur l’usage et la maîtrise de ses ressources naturelles (eau, énergie) et foncières, qui a récemment conduit les élus locaux à refuser le projet d’implantation d’une saumonerie, dont la consommation potentielle d’eau potable était jugée trop importante.

Béthune est aujourd’hui un véritable bassin industriel en pleine mutation (sur les 48 553 emplois privés de la communauté d’agglomération, 12 700 sont industriels), entre renaissance de filières existantes (plasturgie, BTP, automobile…) et apparition d’activités nouvelles. Parmi celles-ci, l’électromobilité : l’entreprise européenne ACC, fondée en 2020 par trois actionnaires européens (Saft [TotalEnergies], Stellantis, Mercedes) dans l’objectif de devenir le leader européen de la conception et de la fabrication de cellules de batteries automobiles, a ainsi choisi le site de Billy-Berclau-Douvrin, sur le territoire de la communauté d’agglomération, pour y ouvrir dès 2023 sa première gigafactory. Son ambition est d’être un leader européen de fabrication européenne de batteries automobiles. Le projet répond à 3 objectifs : préserver l’environnement, contribuer à la réindustrialisation de la France, acquérir une souveraineté industrielle en Europe dans des secteurs stratégiques. C’est donc à Béthune, siège de la première entreprise européenne à produire à grande éhelle des batteries sur le sol français, que pourrait se jouer une part majeure de la réponse française et européenne au défi de l’autonomie en matière de batteries électriques.

Cette renaissance industrielle autour d’activités hautement qualifiées est représentative d’un mouvement de fond observé à l’échelle nationale : une réindustrialisation progressive, parfois à bas bruit. Ainsi, dès le lendemain de la crise financière de 2008, alors même que déferlait une vague de destructions d’emplois industriels, de nouvelles usines voyaient le jour, souvent plus petites et automatisées que celles qui fermaient dans le même temps. C’est donc un processus de recomposition qui s’est joué tout au long des années 2010, dont les grandes couronnes métropolitaines furent les principaux actrices ; elles concentrèrent 60% des emplois industriels créés entre 2016 et 2019. Du côté des villes moyennes, qui fonctionnent souvent en réseau, les dynamiques furent très différenciées. Et pour cause : comme l’a démontré une étude de la Fabrique de l’Industrie, ni la taille d’agglomération ni la dynamique sectorielle ne suffisent à expliquer le sort des écosystèmes industriels locaux. Une chose est claire, cependant : demain, la géographie industrielle française sera radicalement différente. Les zones qui sauront tirer leur épingle du jeu seront celles qui combineront trois facteurs gagnants : une main d’œuvre hautement qualifiée, une gouvernance locale de qualité et l’accès à des énergies décarbonées.

Décarboner l’industrie en tirant parti des ressources locales : la méthode béthunoise

La crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine fragilise tout particulièrement les acteurs industriels, très énergivore et dont certains procédés ne peuvent à ce jour être électrifiés. L’ADEME a ainsi évalué à 18% seulement la part de la consommation de combustibles pouvant être remplacée par des techniques électriques. Alors que l’on estime que la crise énergétique pourrait durer jusqu’en 2025, transformer l’appareil de production pour s’affranchir du gaz requerrait au moins deux à trois ans, laissant les entreprises locales désarmées face à l’explosion actuelle des coûts de l’énergie. À court terme, cette crise pourrait entraver le renouveau industriel, en induisant d’importants écarts de compétitivité aussi bien au sein de l’Europe (écart entre les prix du gaz et de l’électricité au sud et au nord du continent) qu’entre elle et d’autres régions du monde (Asie, États-Unis). Les coûts de production de l’industrie pourraient ainsi bondir de 20% sous l’effet de la crise, un chiffre alarmant notamment pour les secteurs à faibles marges, tels l’automobile.

À cette inquiétude de court terme s’ajoute la nécessité de réussir, à plus longue échéance, la transition énergétique. Béthune y travaille déjà, convaincue que pour inciter les entreprises à conserver leur implantation locale, il lui faudra leur garantir l’accès à des énergies décarbonées à prix maîtrisés. La communauté d’agglomération de Béthune-Bruay Artois-Lys Romane et les entreprises industrielles locales ont ainsi anticipé ces problèmes et la collectivité a entrepris une planification énergétique fondée sur la combinaison de multiples solutions : sobriété et amélioration de l’efficacité énergétique des entreprises (notamment grâce à la mutualisation de matériaux), transformation des espaces d’activité, développement de logiques d’écologie industrielle et enfin promotion d’un mix énergétique varié, s’appuyant sur les ressources locales pour se substituer, à terme, au gaz naturel.

Au sein de ce mix, une source d’énergie locale est appelée à jouer un rôle majeur : le gaz de mine, ce méthane pur dégagé par le charbon, qui continue de s’accumuler dans les 110 000 km d’anciennes galeries minières creusées sous les Hauts-de-France et constitue une réserve d’au minimum 9 milliards de m3 de gaz.

Industriels et collectivités travaillent de concert pour valoriser intelligemment cette énergie et desservir en priorité leur territoire. L’entreprise Gazonor récupère et exploite ainsi le gaz de mine pour produire de la chaleur, réinjectée ensuite dans les réseaux locaux. Un captage qui permet d’éviter chaque année l’émission d’un million de tonnes équivalent CO2 et d’augmenter par la même occasion l’autonomie énergétique du territoire. Couplé à la récupération de chaleur de l’incinérateur de déchets, ce gaz pourra alimenter le réseau de chaleur de la ville. De plus, cette énergie en circuit court favorise l’emploi local.

Afin d’éviter une nouvelle vague de désindustrialisation du fait de la crise énergétique, qui peut générer des écarts de compétitivité importants entre le sud et le nord de l’Europe (jusqu’à un différentiel de 20% des coûts de production) et générer une baisse de la production, ou à de nouvelles délocalisations, il va falloir s’appuyer sur la transition écologique comme levier. Cette transition peut notamment permettre de rendre plus attractive l’industrie, qui souffre aujourd’hui de très grandes difficultés pour recruter.

Au niveau énergétique, Il ne faudra pas privilégier la simplicité qui conduirait à des solutions temporaires. Il n’y aura pas une mais des solutions énergétiques. En tant qu’industriel, il faudra accepter une plus grande complexité dans la gestion des process résultant d’un mix énergétique, ce qui génèrera de nouveaux métiers. Par exemple, l’entreprise Mov’Ntec a investi dans du solaire, et souhaite également travailler avec Gazonor. Ce mix doit permettre de sécuriser l’approvisionnement et garantir la transition.

La collectivité s’apprête également à aider les industriels à aller vers cette transition, et notamment orienter ces aides vers l’adaptation des process pour un nouveau modèle énergétique.

Si la crise énergétique actuelle ouvre une phase à haut risque pour l’industrie française et européenne, la détermination des acteurs béthunois montre que des solutions existent, qui permettent de concilier autonomie stratégique et transition écologique ; elle donne corps à l’affirmation du sociologue Pierre Veltz :

« Ce qui compte désormais dans la dynamique industrielle, ce ne sont plus les facteurs traditionnels mais la qualité de la gouvernance politique, publique et privée et la capacité à former un projet collectif. »

Pierre Veltz

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La Fabrique de la Cité

La Fabrique de la Cité est un think tank dédié à la prospective urbaine fondé en 2010 à l’initiative du groupe VINCI, son mécène. Les acteurs de la cité, français et internationaux, y travaillent ensemble à l’élaboration de nouvelles manières de construire et reconstruire les villes.

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