Point de vue d'expert

La cité idéale existe-t-elle ? Points de vue d’Antoine Picon, Ariella Masboungi et Michel Eltchaninoff

À l’occasion de la publication de l’ouvrage La Ville rêvée des philosophes, conçu en partenariat avec Philosophie Magazine, La Fabrique de la Cité a reçu Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Ariella Masboungi, architecte-urbaniste et Grand Prix de l’urbanisme 2016, et Antoine Picon, professeur de l’histoire de l’architecture et des technologies à l’université de Harvard, pour un échange sur la ville, ses rêves et ses rythmes.

Quels liens entretiennent ville et philosophie ?

Michel Eltchaninoff : la philosophie et la ville sont liées de manière consubstantielle. Les philosophes sont souvent des urbains. Socrate, déjà, se promenait dans Athènes en interrogeant les sophistes, les hommes politiques et les maîtres de rhétorique. Contrairement aux philosophes d’aujourd’hui qui apprennent des arbres, Socrate, lui, apprend des hommes. La ville est un sujet philosophique car, après tout, dessiner des plans, répartir des masses et des flux, penser l’espace, tout ceci est une affaire de spéculation intellectuelle. Dans la ville se sont inventées deux choses fondamentales : la démocratie et la philosophie. Pour que les citoyens soient égaux à Athènes au 5ème siècle avant J.-C., il faut imaginer un aménagement urbain spécifique pour y accueillir la démocratie. C’est l’historien Jean-Pierre Vernant qui disait que les premiers urbanistes sont en réalité des théoriciens politiques.

Antoine Picon : les philosophes aiment avancer de grandes idées qui nous amènent à nous demander : est-ce vrai ? Est-ce faux ? Au fond, c’est ce que j’aime à leur contact, le fait qu’ils obligent à se « creuser la tête ». Passé le moment où l’on se dit « ils simplifient tout, ils n’ont rien compris, ils ne savent pas de quoi ils parlent », on se rend en effet compte qu’en déplaçant les problèmes, ils font apparaître les présupposés indiscutés de nos actions. L’urbaniste lui-même doit être capable de s’adonner à la spéculation intellectuelle car il sait bien que, dans vingt ans, la situation tout comme les problèmes seront différents. Après tout, l’urbanisme, c’est un peu comme Sisyphe : il faut sans cesse essayer de mettre en ordre.

Comment les cités idéales et les utopies urbaines influencent-elles la transformation de nos villes ?

Michel Eltchaninoff : les philosophes ont conceptualisé la ville mais ils l’ont aussi largement rêvée. Platon imagine une république idéale, Thomas More crée le concept de l’utopie – une ville sans propriété privée avec des jardins magnifiques. Il y a aussi Christine de Pizan, qui imagine une cité des femmes où elles pourront vivre entre elles pour se protéger de la prédation des hommes. Pensons ensuite aux socialistes du XIXème siècle : Étienne Cabet et Charles Fourier imaginent des villes qui réalisent l’égalité voulue entre les hommes. Mais la poursuite des cités idéales dans le monde réel se finit en général très mal. Le rêve d’appliquer au réel les règles de la rationalité peut se transformer en quelque chose de tyrannique voire de totalitaire, où la diversité, le mouvement, la spontanéité ou la surprise sont exclus. C’est ce que nous avons voulu montrer dans La Ville rêvée des philosophes.

Ariella Masboungi : le rêve de construire une cité idéale traverse l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme. Utopistes sociaux et urbains se sont rencontrés pour imaginer des projets extraordinaires pour la ville de demain comme autant de réponses à des problématiques toujours extrêmement contemporaines : est-on mieux à la ville ou à la campagne ? Comment la ville dialogue-t-elle avec la nature ? Comment s’organisent les transports ? Faut-il mêler les populations ou les séparer ? Ces utopies se sont matérialisées sous des formes différentes, prônant différents modes de vie. Certaines se sont inscrites dans la géographie, comme les réalisations de Tony Garnier ou les cités-jardins d’Ebenezer Howard qui s’adaptaient à chaque site. D’autres, au contraire, ont cherché à s’en affranchir autant que possible, comme dans le cas du Mouvement moderne des Congrès internationaux d’architecture moderne (CIAM) ou de Le Corbusier. L’utopie réapparaît aujourd’hui sous la forme de l’impératif de développement durable. La ville durable pure est une ville hygiéniste qui rejoint en cela la pensée du Mouvement moderne. Pour ma part, ma ville idéale est une ville stimulante, qui crée de la rencontre et de la surprise : tout l’opposé de cette pensée dominante ! Certes, je trouve cela très bien qu’il y ait des utopies mais elles ne sont pas faites pour être réalisées. Elles sont là pour nous guider.

Antoine Picon : l’utopie est avant tout porteuse d’une fonction critique. Elle se projette très loin en avant et essaie de nous convaincre qu’un avenir radicalement différent est possible. Elle travaille le présent en agrandissant les fissures qui peuvent révéler qu’un autre possible peut advenir. Ainsi, curieusement, pour avancer, il faut de l’utopie, envisagée non pas comme un programme figé une fois pour toutes, mais comme une possibilité d’ouverture du présent. En ce qui concerne la « smart city », oui, il y a des maires qui rêvent de jouer à SimCity derrière leur écran d’ordinateur mais ce n’est ni l’utopie la plus réaliste, ni la plus sympathique. Il y a d’autres utopies toujours aussi peu réalistes de villes plus spontanéistes, comme la New Babylon de Constant ou l’épigone de Debord dans lequel on inventerait l’urbanité à coup de flashmobs et de laboratoires citoyens. Je pense également que les utopies réalisées ne sont plus des utopies et que la ville, tôt ou tard, les submerge : dès lors, elles nous deviennent sympathiques puisqu’il n’en reste plus que des ruines.

La « smart city » est-elle la réactivation de la cité idéale ?

Michel Eltchaninoff : on pensait le temps des utopies révolu mais tel n’est pas le cas. Avec la « smart city », on entrevoit le rêve d’une cité hyperconnectée, où l’informatique et les réseaux pourraient tout résoudre.  Cette « smart city » est utilisée par de grands opérateurs et des hommes politiques pour promettre des cités parfaites : parfaitement hygiéniques, éco-responsables et sûres, sans aucune criminalité. Or cette promesse ne prend pas en compte le fait qu’il y a toujours de la surprise, de l’erreur et, surtout, toujours des gens qui vont dans des directions qui ne sont pas celles attendues ou voulues. C’est en cela que la « smart city » est une utopie.

Antoine Picon : la « smart city » est avant tout un attrape-tout dont se nourrit l’urbanisme et il y a souvent derrière les attrape-tout un mélange d’utopies, de rêves et d’expérimentations concrètes. Son émergence est liée à la montée de l’idéal de maîtrise de la ville, idéal qui a une histoire assez ancienne. On a toujours rêvé de contrôler les villes, de les rendre prévisibles dans l’espoir de les rendre plus gouvernables. C’est ce que veut faire une partie du mouvement de la « smart city » grâce aux technologiques du numérique. Mais au-delà de villes très contrôlées comme Singapour ou Songdo, la « smart city » désigne en réalité une mutation de la ville liée au numérique et à l’idée d’une gestion plus fine de l’environnement. Pour moi, ce n’est ni un rêve ni un cauchemar ; c’est une réalité avec laquelle il faut composer. Nous allons vivre de plus en plus dans des environnements mêlant univers physiques et numériques. Certes, il y a des problèmes d’intrusion de l’administration dans les décisions qu’on prend, ou d’influence des algorithmes sur nos décisions. Mais ce sont des choses avec lesquelles il va falloir progressivement apprendre à vivre.

Ariella Masboungi : est-ce que la « smart city » fabrique une ville désirable ? Elle est avant tout un outil au service de politiques et peut être utilisée assez différemment : par les gouvernements pour maîtriser leur population, par les grands groupes pour faire consommer les consommateurs… Elle peut aussi être utilisée pour mieux gérer les transports, pour faire en sorte que les gens se rencontrent ou pour organiser un événement d’urbanisme transitoire. Tout dépend de ce que l’on en fait car elle n’a pas de forme en soi. Je pense que la « smart city » devrait être au service d’une pensée urbaine et d’une vision du territoire. Mais l’application stricte de cet outil crée souvent des villes extrêmement ennuyeuses, sans surprise. Aujourd’hui, l’urbanisme contemporain conduit déjà à créer des villes génériques, caractère que l’approche « smart » a tendance à renforcer, en oubliant par-là de créer de la rencontre, de la surprise et de la stimulation.

La rationalité tue-t-elle la ville ?

Michel Eltchaninoff : j’en reviens au concept d’utopie, au cœur duquel la rationalité joue un rôle fondamental. Pour répondre à cette question, je citerai tout simplement Georges Perec : « toutes les utopies sont déprimantes, parce qu’elles ne laissent pas de place au hasard, à la différence, aux ‘divers’. Tout a été mis en place et l’ordre règne. Derrière toute utopie, il y a toujours un grand dessein taxinomique : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place ».

Ariella Masboungi : on constate de nos jours une tendance grandissante à la ville formatée qui répond à ces rêves de cités idéales. C’est ce que l’on voit avec l’urbanisme contemporain et les constructions de nouveaux quartiers. On a à peu près les mêmes bâtiments, qui sont d’ailleurs parfois assez beaux, sous la forme de macroblocs construits sur une parcelle unique. Ceux-ci empêchent toute évolutivité, contrairement à la ville ordinaire. C’est un peu comme les grands ensembles qui appartiennent à un seul organisme HLM avec des règles complétement ficelées. J’ai travaillé sur les grands ensembles de Marseille et j’ai posé la question suivante : pourquoi ne pas faire descendre au rez-de-chaussée les activités qui se déroulent dans les étages – principalement de l’artisanat ? Pourquoi ne pas mettre à disposition des habitants et artisans des rez-de-chaussée gratuitement ? Cela apporterait de l’animation dans les espaces publics et doperait l’économie locale. Or on ne peut pas aujourd’hui changer les fonctions dans les grands ensembles. Tout est défini. Si un jour on veut changer les bâtiments, il va falloir l’accord de tous les copropriétaires : on fabrique désormais les ingrédients d’une ville immuable.

Antoine Picon : je nuancerais. D’abord, ce qui est programmé se déprogramme assez naturellement. Beaucoup de villes nouvelles – du Moyen Âge, de la Renaissance… – sont finalement devenues assez sympathiques car le temps, fort heureusement, efface les desseins. Les villes immuables, je n’y crois pas trop parce qu’il me semble que par définition la ville n’est pas immuable. Prenez La Défense, si décriée à ses débuts. Aujourd’hui, elle est devenue un lieu de vie qui accueille sur sa dalle toutes sortes d’usages : le temps passe et les fonctions se créent. Mais le temps ne suffit pas, il y a aussi de nombreux éléments qui peuvent jouer un rôle : les transports publics, les cafés, les populations… Les mêmes critiques ont surgi pour Chandigarh, ville dessinée par Le Corbusier. Pendant des années, l’esplanade, sinistre, était comparée au tarmac d’un aéroport. À partir du moment où on l’a ouverte, les habitants se sont saisis de l’espace et l’ont transformé. Toutefois, je conviens qu’un cadre juridique inadapté demeure un cadre juridique inadapté. Je crois que la crise de la ville est surtout la nôtre, dans notre condition d’habitants pas toujours à la hauteur de tous ces désirs d’être ensemble.

Comment articuler l’espace et les temps de la ville ?

Michel Eltchaninoff : l’enjeu du temps est fondamental parce que nous vivons dans une période d’accélération. Il y a cinquante ans, le temps s’écoulait beaucoup plus lentement. Il n’était pas fractionné par les sollicitations électroniques ou numériques. Depuis quelques décennies, tout va très vite. Il semble parfois que les villes accélèrent tellement vite qu’elles vieillissent plus vite que les hommes. En Chine, il y a des villes qui, il y a cinquante ans, étaient des petits villages et qui sont maintenant devenues des mégapoles de plusieurs millions d’habitants. Tout l’enjeu réside dans la capacité de l’Homme à se reconnaître dans un espace urbain, à trouver et construire des repères tout au long de sa vie, dans un monde où ceux-ci peuvent malheureusement être brouillés.

Ariella Masboungi : je répondrai sous l’angle de l’urbanisme. De nos jours, en France, l’arsenal de normes est très rigide et ne s’adapte pas aux territoires. Par ailleurs, toutes les villes ne travaillent pas à partir de leur substrat. On construit ainsi des quartiers qui vieillissent tous en même temps. À Nantes, l’architecte Alexandre Chemetoff propose une autre approche en conservant des éléments de construction préexistants, à première vue anecdotiques, pour marier les âges de la ville. Cette idée de s’ancrer dans le territoire, de garder ce qui existe, de tricoter les fils des différentes époques de la ville est essentielle. Il est important de sortir des conventions, des habitudes et des normes. Celles-ci sont certes importantes pour nous protéger mais il faut savoir laisser des marges d’évolution. Pour cela, il faut faire confiance : la créativité ne peut en faire l’économie. À Hanoï, par exemple, il y a de grands ensembles coloniaux, qui, à coup d’ajouts, d’avancées et d’activités sur les trottoirs, ne ressemblent plus à de grands ensembles. Philippe Panerai a constaté le même phénomène en ce qui concerne le patrimoine cairote. Je crois beaucoup à la planification car je pense qu’il est important de savoir où l’on va. Mais il faut une place pour l’urbanisme de la négociation. On a tendance à s’enfermer dans la règle, alors qu’il faudrait créer l’exception.

Antoine Picon : cela me rend toujours un peu nerveux quand on applaudit des villes comme Hanoï car on pourrait aussi dire que rien n’est plus magnifique que la vie urbaine à Delhi et pourtant celle-ci est terrible. Nos villes sont certainement devenues plus ennuyeuses qu’elles ne l’étaient au XVIIIème siècle à mesure qu’elles se sont pacifiées et que l’hygiène et le bien-être ont progressé, je suis d’accord sur ce point avec Ariella Masboungi. Toutefois, j’en reviens à ce que je disais sur les utopies balayées. Je crois en la capacité des villes d’être constamment capables de nous surprendre. Un exemple : en dépit des multiples défauts de Le Corbusier, il y a dans ses réalisations des choses étonnantes qui fonctionnent là où on ne les attendait pas. Les appartements de l’Unité d’habitation de Marseille s’arrachent sur le marché immobilier. Il en est de même pour Chandigarh où les pratiques urbaines sont en ébullition. Ne soyons donc pas trop orgueilleux. Le cadre bâti que gèrent les urbanistes n’est qu’une composante de la ville… Les habitants et leurs usages en sont une autre qui la façonne la ville tout autant, sinon davantage.

Par ailleurs, l’enjeu du temps de la ville ne me semble pas résider uniquement dans le temps accéléré de sa construction et de sa métamorphose mais aussi dans le brouillage croissant de la distinction entre le jour et la nuit, permis par des villes fonctionnant 24h/24 avec des flux continus d’informations et d’événements. Cela conduit à une perte de repères bien réelle car ce n’est pas comme ça que nous sommes biologiquement programmés. Le défi actuel est de parvenir à retrouver du temps. Ce défi ne pourra pas être relevé uniquement par l’urbanisme. La discipline individuelle va jouer un rôle essentiel. Celle-ci nous concerne tous et peut passer par des actions aussi simples que de ne pas consulter son smartphone toutes les cinq minutes. Cela veut dire réinventer, réaménager le temps pour qu’il devienne à nouveau vivable.

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La Fabrique de la Cité

La Fabrique de la Cité est un think tank dédié à la prospective urbaine fondé en 2010 à l’initiative du groupe VINCI, son mécène. Les acteurs de la cité, français et internationaux, y travaillent ensemble à l’élaboration de nouvelles manières de construire et reconstruire les villes.

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