Édito

Proximité : le grand malentendu

L’annonce, le 18 juin 2020, par le Premier Ministre indien Narendra Modi de la mise aux enchères des droits à exploiter de 41 nouvelles mines de charbon fait écho à la décision chinoise d’avril 2020 de lancer un programme de construction de 10 GW de nouvelles capacités de production d’électricité à partir de centrales à charbon. Ce doublé attire d’autant plus l’attention que ces pays comptent respectivement 1,37 et 1,43 milliard d’habitants, soit 36,3% de l’humanité, et qu’ils en représenteront presque 3 milliards en 2030 ; qu’ils aspirent légitimement à se développer, avec un taux d’urbanisation qui va passer dans les dix prochaines années de 34 à 40% de la population, en Inde et de 60 à 70% en Chine ; que le secteur de l’énergie représente la plus grande source d’émissions de CO2 d’origine humaine (72%) ; que le charbon est de loin le combustible fossile le plus émetteur ; que les réserves de charbon de ces pays représentent plusieurs siècles de consommation.

Autant que la décision elle-même, les motivations indiennes méritent d’être relevées. Selon Narendra Modi, cette décision est la conséquence directe de la crise du coronavirus : cette dernière doit conduire l’Inde, dit-il, à être autonome. En matière énergétique, cela signifie « débloquer le secteur du charbon », ressource domestique dont l’Inde dispose en quantité considérable, non seulement pour la production nationale mais également… pour l’exportation : le deuxième producteur au monde veut devenir exportateur. Proximité et autonomie, proximité et souveraineté : l’Inde n’est pas la seule à tirer cet enseignement de la crise sanitaire. Nombreux sont les pays, en Asie, en Europe – on ne parlera même pas des États-Unis… – qui se positionnent sur le retour au local, la proximité et les relocalisations, conspuant les échanges internationaux.

Au-delà du paradoxe qui consiste à associer le nouveau slogan « sauver la planète » au localisme et au « moi d’abord », l’exemple indien montre que, si tous les pays agissent en ce sens, nous courons au désastre. Protectionnisme et localisme systématisés et appliqués à grande échelle sonnent comme deux démarches qui vont totalement à l’encontre de ce fait scientifique basique : produite à Mumbai, à Pékin, à Paris, à Francfort, à Johannesbourg ou à Rio, la molécule de CO2 a la même conséquence pour tout le monde. Ce qui se passe à 10 000 kilomètres du lieu où nous vivons devrait nous intéresser autant que notre environnement immédiat quand on veut réellement changer le cours des choses en matière climatique, voire davantage quand cet ailleurs abrite des géants démographiques en développement. Oui, la proximité a du sens dans certains cas mais en faire l’alpha et l’oméga de toute décision n’a aucun sens, ni climatique ni économique.

À l’heure où le multilatéralisme et l’universalisme subissent des coups de boutoir massifs, il serait audacieux de penser que les États vont être moteurs dans cette démarche. Il revient donc à d’autres de prendre le flambeau de la solidarité internationale, des échanges mondiaux et de la connectivité. Les acteurs infra-étatiques les plus à mêmes d’agir en ce sens sont les grandes entreprises internationales et les villes. Contrairement aux États, les premières ont montré toute leur agilité à réorganiser leurs chaînes de production et d’approvisionnement dans la crise sanitaire. Quant aux secondes, elles ont continué à fonctionner en mode sans échec parce qu’elles étaient alimentées, traversées, rendues fonctionnelles par des flux de matières venues d’ailleurs (eau, énergie, alimentation, données, biens de consommation).

Dans le monde étriqué du repli, de la proximité systématisée et du « America first » (qui ressemblent de plus en plus à « America only »), les villes doivent non pas suivre le mouvement, sous peine de perdre leur âme, leur richesse et leur raison d’être, mais se positionner comme des contrepoids. On peut choisir de chasser à des coûts énormes – économiques, sociaux et politiques – la moindre molécule de CO2 produite localement et se rassurer à bon compte et satisfaire notre narcissisme en s’autocongratulant de notre vertu dans nos belles villes européennes. On peut aussi, avec le même argent dépensé à Mumbai, supprimer non pas une mais des millions de molécules de CO2 en agissant sur la production d’électricité.

Dans la mise en œuvre de cette vision d’un monde mobile, ouvert, les grandes métropoles ont un rôle majeur à jouer notamment par l’intermédiaire des réseaux internationaux, à l’image du C40, qu’elles sont en train de structurer et d’étoffer. Contre le nombrilisme et le repli malthusien, elles doivent être là pour dire haut et fort, avec Montesquieu, que « si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime ».


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