Édito

Le développement du télétravail prépare-t-il un exode urbain ?

Le développement du télétravail, dopé par la crise sanitaire, prépare-t-il un « exode urbain » ? Les ressorts traditionnels du phénomène migratoire, qui conduirait chaque année 100 000 citadins à rejoindre la campagne ou les zones périurbaines sont connus : l’aspiration à la nature, l’attrait de la maison individuelle et surtout un compromis prix du logement-coût du transport favorable à l’éloignement des centres. Le terme connaît un regain de fortune depuis la crise sanitaire, qui aura appris à de nombreux urbains à goûter les charmes d’un coin de jardin… ou l’inconfort d’un deux-pièces transformé en bureau.

Dès 2018, l’analyse des chiffres issus du recensement mettait en évidence que, si les « territoires qui gagnent » sont pour l’essentiel des pôles urbains de plus de 300 000 habitants et que le phénomène de métropolisation est bien en accélération, la ville de Paris (dont il est plaisant de se rappeler qu’elle a connu son apogée démographique en … 1921) a perdu en moyenne 11 000 habitants par an entre 2012 et 2017. Faut-il voir dans cette érosion symbolique un fait avant-coureur ou une anomalie propre au marché sur-tendu de l’immobilier parisien ? Bien avant le confinement, les études d’opinion attestaient l’aspiration de nombreux urbains à vivre plus proches de la nature, ajoutant un crédit de façade au phénomène. Dès avril 2019, l’IFOP révélait, pour Familles rurales, que 81% des Français considèrent la vie à la campagne comme le mode de vie idéal et que 57% des urbains quitteraient volontiers la ville pour vivre plus près de la nature — « s’ils en avaient la possibilité ». Les vannes de l’exode urbain vont-elles pour autant s’ouvrir à mesure que se normalise le télétravail, rendant enfin ces départs possibles ?

L’expérience inouïe de la pandémie et du confinement et le procès en insalubrité de la ville dense ont accrédité la théorie d’un reflux des centres urbains. Selon les analyses produites par l’Insee sur la base des données des opérateurs téléphoniques, près de 1,5 million de métropolitains français ont rejoint leur département d’origine à l’annonce du confinement et environ 11% des résidents de Paris intra-muros auraient quitté la capitale lors de la mise en place des mesures de restriction des déplacements. Et depuis la levée du confinement, la reprise de l’activité est plus lente dans les centres des capitales du monde entier que dans leurs banlieues, et plus encore qu’à l’échelle nationale, comme l’établit un article du Financial Times sur la base des données de localisation de Google. Les commerces et restaurants recevraient 40% de visites en moins qu’avant la pandémie à Paris et auraient perdu les deux tiers de leur clientèle à Londres.

La banalisation contrainte et soudaine du télétravail, rendue possible chez les employés du tertiaire par l’informatique pervasive du cloud, a agi comme un révélateur. « Avant le confinement, seules 8 % des entreprises avaient développés le télétravail pour plus de 25% de leurs salariés. Dans un temps record, ces mêmes entreprises l’ont adopté pour près de 50% à temps plein », écrit l’Association nationale des DRH (ANDRH). Aux États-Unis, convertis en une « économie du travail à distance », les télétravailleurs sont deux fois plus nombreux que leurs collègues revenus au bureau, et la transformation des usages de ces employés, principalement des habitants des centres-villes, fait sentir ses effets et anticiper de profondes transformations des quartiers d’affaires et des espaces de travail. La demande d’espaces de travail et les investissements dans l’immobilier tertiaire marquent le pas. En France, la conversion plus mesurée des entreprises au travail à distance protège peut-être les centres urbains : la proportion de télétravailleurs y est tombée de 27 % à 15 % des personnes en emploi à la suite du déconfinement.

Interrogé par le Financial Times, le professeur Richard Florida affirme qu’« une partie des emplois se déplacera vers des endroits plus éloignés, dans les banlieues et les zones rurales ». Si cette transition accélère les dynamiques observées avant la crise, tout indique que le mouvement centrifuge qui conduit les citadins hors des centres les fera se reporter sur d’autres espaces urbains, en zone périphérique des métropoles, plutôt que sur les espaces ruraux. Comme l’écrit Raphaël Languillon-Aussel, « dans la majorité des cas, les territoires d’accueil se trouvent dans les couronnes périurbaines ou les villes petites et moyennes, qui font toutes partie de la grande famille de l’urbain ». La métropolisation repose en effet sur des bases solides. Elle « contribue à une polarisation accrue des emplois qui demeurent en grande partie ancrés dans l’économie résidentielle et localisés dans le centre des métropoles. » (Marie Baléo)

À l’ombre des métropoles, des villes moyennes espèrent tirer leur épingle du jeu de l’aspiration à jouir d’un logement plus confortable et plus abordable à l’heure où les déplacements domicile-travail ne seraient plus imposés.  C’est l’une des questions que La Fabrique de la Cité examinera dans le cadre d’un projet de recherche en cours sur les « villes moyennes ».


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La Fabrique de la Cité est un think tank dédié à la prospective urbaine fondé en 2010 à l’initiative du groupe VINCI, son mécène. Les acteurs de la cité, français et internationaux, y travaillent ensemble à l’élaboration de nouvelles manières de construire et reconstruire les villes.

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