La France par ses bâtiments

Peut-on lire l’histoire de France au travers de ses bâtiments ? Inspirés par un article du New York Times, « Les Echos » ont créé une carte de France uniquement composée de l’ensemble des bâtiments du pays et se sont associés à la Fabrique de la Cité pour montrer en quoi l’histoire de France se lit dans les formes urbaines
— Par Jules Grandin, Chloë Voisin-Bormuth et Jean-Marc Vittori.

La carte de France des bâtiments

L’histoire urbaine de la France est millénaire. Des premières cités antiques aux villes-nouvelles créées ex nihilo, chaque ville de France est organisée selon un plan dans lequel l’histoire a joué son rôle. Chaque période historique a amené son lot d’intentions urbaines, des principes des cités antiques aux remparts des cités médiévales. Les mutations sociales ont aussi joué leur rôle : la France royale se lit dans le plan de Versailles, celle de la révolution industrielle dans les transformations d’Haussmann à Paris, celle de l’industrialisation et des ouvriers dans l’organisation d’Anzin, en banlieue de Valenciennes.

A la manière des archéologues qui utilisent des vues aériennes pour avoir une vue d’ensemble et distinguer ainsi les traces de vestiges invisibles depuis le sol, le plan cadastral, dans sa clarté et son côté épuré, permet de faire ressortir des formes urbaines, héritées ou créées. Créées car la ville est un changement perpétuel, elle respire, s’étend, se modifie. Héritées car ces changements se font toujours en fonction du passé, que ce soit pour l’inclure ou le rejeter. La ville comme palimpseste sans cesse renouvelé, où l’on peut toujours lire le passé dans les formes actuelles.

ARLES

Situation de carrefour (Rhône, via aurelia menant à Rome et via agrippa à Lyon) et fidélité politique (à César qui la fit colonie romaine en 46 av JC) : toutes deux expliquent la fortune de la cité antique qui continue aujourd’hui encore à faire la renommée d’Arles (classée par l’UNESCO) et à assoir son attractivité touristique – tout comme sa croissance économique. Analyser ses traces remarquablement conservées, c’est comprendre l’idéal urbain romain : édifier des reflets de la ville éternelle. Pour cela, quatre principes principaux : fonder, en traçant, tel Romulus, le sillon sacré, les portes et le pomerium, pour délimiter l’espace inviolable des Dieux et des hommes au-delà duquel s’étend la ville des morts (Alyscamps le long de la via aurelia, aujourd’hui le long de l’allée menant à la basilique St Honorat) ; orienter avec la croix axiale du decumanus (rue des arènes) et du cardo (rue de l’hôtel de ville) qui détermine le site du forum et le plan orthogonal avec ses insuale (ilots réguliers) ; refléter la grandeur et le pouvoir de l’Empire avec le forum et la statuaire ; faire de la ville un lieu de fête avec ses monuments de loisirs collectifs de grande qualité architecturale et richement ornés (arènes, théâtre, cirque, hippodrome, thermes de Constantin).

TROYES

Réaction au déferlement des hordes barbares qui accompagne le démantèlement de l’Empire romain, le Moyen-âge signe la renaissance d’une nouvelle civilisation urbaine marquée d’abord par la clôture, outil de protection comme de prestige : Troyes en garde un superbe témoignage avec le tracé de ses murailles en forme de bouchon de champagne. La cité médiévale cherche à faire advenir la cité chrétienne : elle se couvre d’églises (9 à Troyes), voire d’une cathédrale pour les plus prestigieuses (St Pierre et St Paul), dont les portails et les vitraux doivent conduire le passant sur la voie de la conversion en lui fournissant une explication du monde. Si les édifices religieux ou du pouvoir féodal s’accompagnent de places publiques, souvent irrégulières, dont témoigne le tissu urbain plus aéré dans le « bouchon », la cité médiévale se caractérise par une rupture avec l’ordre de la cité antique. Plus de perspective mais des rues étroites (quartier st Jean), dont les encorbellements peuvent se toucher (ruelle des chats), qui deviennent des lieux puissants de sociabilité, d’artisanat et de commerce (le nom des rues en témoigne), consacrant une nouvelle perméabilité entre l’espace public et privé.

VERSAILLES

Après la « tapisserie médiévale[1] » impossible à saisir d’un seul regard, Versailles pousse à leur achèvement les principes d’ordre antique que la Renaissance italienne a réinterprétés. Transposition des principes de perspective et de symétrie, le plan du château et de la ville frappent par leurs extrêmes homogénéité et lisibilité : le trident des avenues, inspiré de la place du peuple de Jules II à Rome, tout comme les pièces du château convergent vers la chambre et le lit du roi, qui se voit tel un soleil rayonnant sur la ville, et au-delà, sur tout le royaume. Versailles traduit la transformation profonde de la structure du pouvoir, désormais centralisé (la cour est fixée) et aux mains d’une oligarchie destinée à servir la seule cause de l’absolutisme monarchique (les églises ne sont plus au centre) : l’ordre prédéfini, issu de la planche à dessin et non des usages, s’impose au tissu préexistant (le nom « Vieux Versailles » survit) et aux habitants, tandis que la géométrie matérialise le contrôle. Un nouvel urbanisme naît, soucieux de faire pénétrer l’air et la lumière, mais surtout dédié à la vue et au spectacle, au service de la représentation et au plaisir de la vitesse, tous deux réservés aux seuls puissants.

[1] Lewis Mumford

ANZIN

Avec la Révolution industrielle du 19e siècle naît un nouveau tissu urbain, centré sur la production, dont le bassin minier est un bon exemple. L’extraction charbonnière créé un paysage organisé autour du chevalement du puit de la mine (chevalement Sabatier, Bruay sur Escaut), de la voie ferrée, des usines (le long de l’Escaut) et du terril (Bleuse Borne) auquel s’accole l’habitat. Le classement par l’UNESCO a permis de redécouvrir la richesse de l’habitat du bassin minier, trop souvent limité à l’image du coron triste. Anzin, qui a inspiré Germinal, montre l’évolution de cet habitat : le coron (19es) avec ses maisons basses en bande (coron des 120) ; la cité pavillonnaire (fin 19es, début 20es) aux maisons plus confortables pour attirer et retenir les ouvriers quand le travail ne manque pas (rue Laveissière, rue Jean Bart) ; la cité jardin (début 19es) avec un meilleur équilibre entre ville et nature et à l’inscription paysagère de qualité (cité du Pinson, Bruay sur Escaut) ; et enfin les cités modernes (après 1945) construites industriellement et sur les principes de charte d’Athènes (Cité du moulin, Cité Fénelon).

CERGY

« Ville nouvelle, vie nouvelle » promet en 1965 le programme de villes nouvelles de P. Delouvrier destiné à desserrer la capitale et à organiser la croissance urbaine autour de pôles secondaires, bien reliés à Paris (RER, autoroute) mais suffisamment éloignés (entre 15 et 50 km) pour ne pas se transformer en cités-dortoirs. Alternative aux grands ensembles et à l’étalement urbain, les villes nouvelles doivent accueillir logements mixtes, emplois et équipements. Cergy-Pontoise, considérée comme une des plus réussies, témoigne de l’évolution des conceptions urbanistiques entre 1970 et 2000 : l’urbanisme de dalle (quartier préfecture) qui sépare les circulations pour créer des continuités paysagères et des ilots piétons de 600 logements, collectifs, disposés en plan libre autour d’une école ; le post-modernisme (St Christophe) qui emprunte des éléments à la Renaissance (colonnes, symétrie, perspective) pour créer une vue panoramique sur Paris structurée par l’axe majeur (Karavan/Bofill) ; et enfin le lotissement, aux formes variées et sinueuses pour créer un paysage accueillant, faisant une belle place à l’habitat individuel, qu’il soit organisé autour d’équipements (Jouy le Moutier) ou non (Menucourt, hors ville nouvelle).

HAUSSMANISATION

Au XIXe siècle une double révolution bouleverse la production de l’espace urbain : la naissance d’un nouvel acteur, le peuple, héritage de la Révolution Française, et avec lui, celle de la peur de sa colère et du désir de maîtriser la rue ; et la révolution industrielle qui entraîne une forte croissance urbaine, d’abord le plus souvent sans aucun plan. Tout l’enjeu est de parvenir à l’absorber, en agrandissant et en adaptant la ville ancienne (« une fourmilière[1] »). Si Haussmann échoue à loger les plus pauvres, il réussit à faire de Paris un modèle de modernité. Son urbanisme, pas religieux, peu politique, mais très pratique répond à un triple besoin de sécurité, de circulation et de salubrité. Il use d’un instrument principal : l’espace public, redessiné à l’échelle des nouvelles limites de la ville (bd des maréchaux). Nouveau réseau viaire hiérarchisé et percées permettent d’unifier le nouveau territoire (grammaire commune), de relier les points principaux par les boulevards (nouvelles gares ; lieux de loisirs (opéra Garnier)), de sécuriser de l’approvisionnement de la capitale (gares, halles, abattoirs) et enfin de dessiner des îlots, aux formes variées assurant une densité très forte mais acceptable et reliés aux réseaux d’eau et d’électricité.

[1] Haussmann cité par de Labedolliere, 1860

LILLE

« Construire la ville sur la ville » : la critique de l’étalement urbain énergivore, les objectifs de développement durable… mais aussi l’avènement des métropoles et leur mise en concurrence mondiale créé un regain d’intérêt – tant écologique qu’économique – pour le tissu urbain existant – à conserver (l’identité comme atout différenciant), à renouveler (réutilisation de l’existant, réserve intermédiaire), à densifier (réserve foncière comme actif dormant). Lille métropole se révèle être un véritable « laboratoire du renouvellement urbain[1] » : la transformation de la friche FCB s’ancre dans la politique de « ville renouvelée » qui requalifie des quartiers (ici Fives coupé de la dynamique métropolitaine par le faisceau d’infrastructures) à partir de leur potentiel existant ; Euralille 1 , 2 et aujourd’hui 3000 montrent les fruits d’une politique volontariste de création et de valorisation de foncier en centre urbain dense : la gare Euralille, la « turbine tertiaire » de P. Mauroy, a catalysé la création d’un nouveau centre d’affaire devant affirmer la vocation de hub européen de Lille tandis que les nouvelles opérations visent à recoudre le tissu urbain en créant des pôles d’attractivité (Grand Palais, siège de région), des quartiers mixtes (bois habité) et un espace public continu.

[1] D. Paris et D. Mons (2009)

Retrouvez l’ensemble des cartes animées sur le site des Echos : https://media.lesechos.fr/infographie/batiments/

Actualités

La Fabrique de la Cité

La Fabrique de la Cité est un think tank dédié à la prospective urbaine fondé en 2010 à l’initiative du groupe VINCI, son mécène. Les acteurs de la cité, français et internationaux, y travaillent ensemble à l’élaboration de nouvelles manières de construire et reconstruire les villes.