Édito

Territoire, territoires

Le passage du singulier au pluriel qui marque les discours actuels n’est pas anodin. Il traduit la complexification de notre rapport à l’espace. Dérivé de territorium, le territoire désigne d’abord l’appropriation par un groupe social d’un morceau de terre, alors délimité par des frontières. Ce terme recouvre toutefois « des lieux complexes et riches par leur histoire, leur culture, leur géographie », explique Magali Talandier, « [le territoire n’étant] pas seulement un espace défini de façon administrative avec des frontières institutionnelles, mais quelque chose qui se construit et qui évolue avec le temps et les enjeux ». Avec l’accroissement des mobilités, la multiplication des pratiques spatiales mobilisant des territoires discontinus, la diversification des trajectoires personnelles (peu de Français vivent encore dans le département où ils sont nés), il devient difficile de définir « un » unique territoire de référence, fût-il aussi vaste que la France. Pour chacun d’entre nous, le territoire est aujourd’hui constitué d’une mosaïque d’espaces s’affranchissant des périmètres administratifs ainsi que de territorialités multiples nourries par différentes représentations spatiales. Le passage du « territoire » au singulier aux « territoires » au pluriel, dont le discours de politique générale du Premier Ministre Jean Castex est symptomatique, traduit donc également la volonté de saisir la diversité des formes d’appropriation de l’espace et de ne pas l’écraser par une politique de l’unité qui serait celle de l’uniformité : on aménage moins le territoire que des territoires.

Toutefois, force est de constater que ce terme de territoires, même employé au pluriel, est considérablement affaibli par les réalités très diverses qu’il recouvre. Comme le note Guillaume Doyen dans la Gazette des Communes, « on ne peut raisonnablement dire ‘territoires’ pour parler à la fois des métropoles dynamiques et des bourgades en déshérence, d’espaces urbains où prospèrent des entreprises du tertiaire et des villes moyennes qui voient mourir leurs dernières usines ». La solution serait-elle de parler de métropoles, de villes moyennes, de petites villes, de zones rurales, etc. ? Approcher les territoires par la strate démographique des villes permet en effet de resserrer la multitude de cas particuliers à un nombre limité de catégories d’espace. La strate démographique donne un point d’appui objectivable pour tailler des plans d’aide territorialisés (programmes Action cœur de ville et Petites villes de demain) dont la grande force réside dans leur capacité à mobiliser les acteurs et les habitants, des financements et une ingénierie dédiés, ainsi qu’à proposer un espace d’échange entre villes soumises à de mêmes enjeux.

Il est évident que les villes d’une même strate démographique présentent des enjeux communs. Pour les villes moyennes, il s’agit par exemple de trouver la bonne « distance » à la métropole, de parvenir à organiser et à gérer les mobilités au quotidien, d’inventer le futur de leur desserte ferroviaire, de pérenniser des financements, de fixer une partie de leur population et d’en mettre en mouvement une autre… mais il est tout aussi évident qu’appartenir à une strate démographique ne condamne pas à un unique destin. En France, Cahors, Quimper, Chaumont, Lens, Charleville-Mézières et Bar-le-Duc ne présentent pas les mêmes dynamiques : certaines sont marquées par une croissance pérenne, d’autres par le déclin, certaines par des dynamiques contrastées entre le centre et la périphérie, d’autres encore par une inversion des tendances (croissance après une crise ou, au contraire en déclin récent). Le passionnant atlas comparatif des dynamiques démographiques des villes petites et moyennes en France, Allemagne, Grande-Bretagne et Italie réalisé par les géographes Xavier Desjardins et Philippe Estèbe et le cartographe Jules Peter-Jan ont révélé que ces contrastes se retrouvent également à l’échelle européenne. D’autres facteurs puissants influencent en effet les trajectoires des villes, notamment les liens qu’elles parviennent à entretenir entre elles, peu importe leur taille, le profil économique de leur région ou encore les jeux de concurrence entre la ville centre et sa périphérie.

Comment articuler le territoire aux territoires ? Comment prendre en compte la diversité tout en maintenant une cohésion globale ? Deux pistes méritent d’être creusées pour répondre à cette question complexe et actuelle : d’une part, l’adoption d’une approche relationnelle qui mise plus que jamais sur les interdépendances et les coopérations interterritoriales ; d’autre part, une approche qui se concentre sur les individus plus que sur les territoires. Revenons à la définition : le territoire n’existe que par les individus qui le produisent et lui donnent son sens. Et si les politiques publiques se concentraient sur l’aide à ceux qui font, feront ou feraient le territoire s’ils en avaient les moyens, peu importe leur lieu d’habitation, et voyaient dans le(s) territoire(s) l’achèvement d’une dynamique plutôt que son vecteur ?

→ Et sur le même sujet : notre projet de recherche consacré aux villes moyennes, notre note Le rebond des villes moyennes, une réalité ? Une perspective européenne sur les trajectoires des villes moyennes et notre portrait de ville de Lens.


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