En question

Vierzon, à la croisée des chemins

Décrites comme des havres de paix et de qualité de vie ou au contraire à travers ce qu’elles ne sont plus et ne sont pas (des villes qui comptent, des hubs d’innovation, des lieux d’opportunités et d’ouverture au monde etc.), les villes moyennes font l’objet de représentations contradictoires. « La » ville moyenne existe-elle ?

La réponse à cette question ne peut faire l’économie du terrain. La Fabrique de la Cité part donc à la rencontre des acteurs locaux de ces villes dites « moyennes » pour, derrière les représentations toutes faites, en saisir la diversité, la complexité ainsi que les dynamiques en cours.

Figure 1 – Vue aérienne de Vierzon (Ville de Vierzon CC BY-SA 4.0)

« T’as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon » … Malheur à celui qui ne connaît de Vierzon que ce qu’en chantait Jacques Brel. Car c’est ignorer, pêle-mêle, que la sous-préfecture du Cher, 27 000 habitants, est aussi vaste que Nice ; que Richard Cœur de Lion la pilla en 1196 ; que l’un de ses fleurons, l’entreprise Brouhot, fournît de nombreux taxis de la Marne ; qu’elle fut coupée en deux par la ligne de démarcation en 1939, de sorte que les Vierzonnais de la rive nord du Cher se trouvaient en zone occupée tandis que ceux du sud habitaient la France libre ; ou encore que Ray Charles et Motörhead faillirent s’y retrouver à l’été 1980 pour ce qui allait devenir l’un des plus grands fiascos de l’histoire des festivals musicaux. Car, si ce que l’on apprend de Vierzon en lisant la presse est vrai – oui, son centre se vide, comme ceux de tant d’autres villes moyennes ; oui, elle peine à attirer de nouveaux habitants –, le portrait que l’on en tire est réducteur. Vierzon n’est pas figée dans la stupeur et le désarroi par le déclin de son industrie, ni vouée à une inexorable décroissance. Car, incendiée par les Anglais à la fin du 12ème siècle, traversée en 1870 par l’avant-garde des Ulhans, bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, Vierzon est avant tout habituée à se reconstruire. Et c’est précisément ce qu’elle est en train de faire.

 

Vierzon l’industrieuse

C’est en 1779 que celui qui ne s’appelle pas encore Charles X donne à Vierzon sa première forge, dont la fonderie et les hauts fourneaux s’étendent sur les rives de l’Yèvre[1]. Vierzon vient de rencontrer sa vocation industrielle ; pendant deux siècles, celle-ci ne se démentira pas. Car si la région est riche en minerai, acheminé via le Canal de Berry et le Cher, elle l’est aussi en argile réfractaire, faisant de Vierzon, à l’orée du 19ème siècle, un haut-lieu de la production de porcelaine, de la verrerie et de la céramique[2]. Un siècle plus tard, on y recense une quinzaine de manufactures porcelainières, où s’affairent quelques 1 500 ouvriers[3] ; la dernière d’entre elle fermera ses portes en 1997.

Figure 2 – Ancienne fabrique de porcelaine vierzonnaise (Croquant CC BY SA 4.0)

Mais la fortune de Vierzon et son identité se construiront, au 20ème siècle, autour d’une toute autre activité : celle de la machinerie agricole. En 1848, le Vosgien Célestin Gérard, illustre figure du patrimoine local, ouvre son atelier de mécanique agricole. Le succès est au rendez-vous, et le modeste atelier installé face à la gare de Vierzon devient en 1879 la Société Française de Matériel Agricole[4], dont les activités s’établissent dans une halle à l’architecture remarquable, souvent attribuée, à tort, à Gustave Eiffel[5]. La production de machines agricoles se développe tant et si bien qu’à la veille de la Grande Guerre, Vierzon peut s’enorgueillir d’être « le principal foyer de fabrication de matériel de battage de céréales et graines fourragères de France [6]». Après la Seconde Guerre mondiale, la « Française », ainsi qu’on la surnomme toujours, est rachetée par la société américaine Case. Elle connaîtra « son âge d’or dans les années 60-70 [7]». Et pourtant, Vierzon l’ignore encore, mais son histoire industrielle est sur le point de s’achever : comme tant d’autres villes moyennes françaises, elle fera les frais, dans les années 1980 et 1990, d’une désindustrialisation soudaine et violente. Le transfert de l’activité de l’usine Case à Crépy-en-Valois, dans l’Oise, en sera l’apogée symbolique ; l’usine vierzonnaise est fermée, ses employés licenciés. L’annonce de cette fermeture jette 5 000 manifestants dans les rues de la ville en avril 1995[8], mais le mal est fait, et l’âge d’or industriel de Vierzon désormais relégué aux manuels d’histoire.

Figure 3 – Tracteur de la Société française, modèle de 1958 (Cletus Awreetus, CC BY NC 2.0)

S’ouvre alors pour Vierzon une période éprouvante, marquée par une paupérisation croissante ; en 2017, avec 17 720 € par unité de consommation, les revenus disponibles des Vierzonnais sont inférieurs à ceux des habitants du Cher (20 240 €). « Vierzon est une ville pauvre, à la population pauvre [9]», explique son maire, Nicolas Sansu ; seuls 38% des administrés y sont soumis à l’impôt en 2017, contre 41,4% à l’échelle de l’intercommunalité et près de 50% à l’échelle du département et de la région. Le nombre de bénéficiaires des minima sociaux y est deux fois supérieur à la moyenne nationale[10] et le taux de chômage élevé : 23,6% à Vierzon et 19,6% à l’échelle de l’intercommunalité Vierzon-Berry-Sologne, contre 13,9% à l’échelle du département du Cher et 12,9% à celle de la région[11]. En dix ans seulement, entre 2007 et 2017, la ville a perdu 1 354 emplois (sur environ 11 000), dont 930 dans le seul secteur de l’industrie. Des chiffres qui soulignent, au-delà d’un contexte départemental défavorable, une réelle déprise de l’agglomération vierzonnaise. Déprise qui se manifeste aussi par la fuite des classes moyennes vierzonnaises vers la périphérie : Florence Gailliègue, directrice du service urbanisme de la communauté de communes Vierzon-Sologne-Berry, explique que « pendant une quinzaine d’années, Vierzon s’est développée principalement en périphérie, que ce soit en matière d’activité ou d’habitat, au détriment du centre-ville ». 15,1% des logements de la ville étaient vacants en 2017, contre 13% à l’échelle du département et 8,1% à l’échelle nationale. Et si Vierzon pouvait s’appuyer, au début des années 2000, sur « un boom immobilier alimenté par le crédit facile [12]», tel n’est désormais plus le cas : « à l’époque, il y avait trois acheteurs pour un bien. Aujourd’hui, c’est l’inverse [13]», rapporte un agent immobilier vierzonnais au journal Libération.

C’est ainsi que le centre-ville de Vierzon s’est trouvé, à l’image de tant d’autres cœurs de villes moyennes, à la fois appauvri et déserté. Rue de la République, principale rue commerçante de la ville, un local commercial sur trois est vacant. Rue du Maréchal Joffre, c’est 80%. Les logements qui surplombent ces boutiques désertées sont devenus invendables. Là aussi, le déclin du centre s’opère au profit de la périphérie, et en l’occurrence des grandes surfaces qui s’y sont installées : alors même que le chiffre d’affaires global du commerce est « en chute libre [14]» au centre de la ville, il augmente en périphérie. Symbole de cette évolution, l’ouverture, aux portes de la ville, d’un centre commercial de 22 000 m2, l’Orée de Sologne. « Vierzon était une ville qui grouillait ; il faut se souvenir que les usines se situaient en centre-ville des années 1930 jusqu’aux années 1960 !La ville ne pouvait donc pas être la même qu’aujourd’hui. Quand les gens sortaient de l’usine, ils allaient au bistro ou allaient acheter leur baguette. En sortant les entreprises de la ville, ce qui avait du sens sur le plan environnemental, on a mécaniquement un centre-ville moins vivant ; mais on est en train de remonter la pente », note Nicolas Sansu, maire de Vierzon. Car face à la désaffection de son centre-ville, l’équipe de la municipalité ne reste pas les bras croisés. « L’équipe locale est très dynamique ; il y a une agitation au sens positif du terme », estime Laurent St-Jean, directeur général de Retotub, concepteur fabricant d’équipements tubulaires d’étaiement et d’échafaudage pour les chantiers implanté à Vierzon.« C’est une très grande force au niveau local car on a en face de nous des gens qui nous écoutent et qui savent faire avancer les dossiers ».

Figure 4 – Rue du maréchal Joffre, au centre de Vierzon (Yvon Toucassé, CC BY SA 4.0)

Et de fait, la situation économique de Vierzon semble depuis peu se stabiliser. « Comme toutes les villes moyennes, nous cherchons les outils pour inverser la tendance », commente Florence Gailliègue. « Nous encourageons les actions commerciales au centre-ville. Avec le PLUi, les élus cherchent à redynamiser ce centre et à réduire la consommation d’espace en périphérie ». Avec le Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU[15]), Vierzon bénéficie d’une enveloppe de 35 millions d’euros à destination du renouvellement de son centre-ville, qu’elle a mise à profit pour mener une opération de requalification de son centre, saluée par de nombreux Vierzonnais. En abattant plusieurs immeubles en bordure du Cher pour donner à sa rue principale un accès direct à la rivière, la municipalité a « créé une dimension naturelle qui n’existait pas avant », estime ainsi Laurent Aucher, enseignant-chercheur MCF, spécialiste de la mémoire ouvrière et originaire de Vierzon. Pour Thierry Lemeux, adjoint au chef de district sur le réseau Cofiroute, natif de Vierzon, « le cœur de la ville s’est ouvert, la lumière entre. C’est un grand pas ».

La mairie donne à la place ainsi créée le nom de Jacques Brel, espérant solder le ressentiment des Vierzonnais à l’égard de l’interprète de « Vesoul ». Le nouvel aménagement est inauguré en juin 2019, en présence de la fille de l’artiste. Si la place Jacques Brel ouvre aux Vierzonnais de nouvelles perspectives sur le Cher, elle leur offre aussi un lieu de sociabilité nouveau, qui procède, pour Laurent Aucher, d’une « réelle prise en compte, de la part de la municipalité actuelle, des lieux du populaire, avec la création de lieux de rassemblement, de rencontre. Le fait de faire de la place Jacques Brel un espace d’usage pour le marché, d’y intégrer des espaces de loisirs pour les jeunes, de ne pas y interdire l’utilisation du skate, de mettre en place ponctuellement des événements comme cet été Cap’O’Monde, tout cela contribue à en faire, par définition, un lieu de mixité culturelle et sociale ». En revendiquant l’héritage parfois honni de la chanson de Brel, Vierzon affiche une volonté de se réinventer sans occulter son passé. Une volonté dont témoigne encore la décision de rénover les halles de l’ancienne usine Case, dont la fermeture fut vécue par de nombreux Vierzonnais comme un traumatisme. Alors que la ville ne comptait plus aucun cinéma au tournant des années 2000, l’une des halles de l’ancienne usine, édifiée au 19ème siècle, accueille désormais un multiplexe, un centre de congrès et un bowling, dont la construction, initiée par le prédécesseur de Nicolas Sansu, s’est achevée en 2005. Laurent Aucher se montre néanmoins circonspect quant à ces travaux de requalification, dont il estime qu’ils constituent « plutôt une mise en valeur de la mémoire entrepreneuriale que de la mémoire ouvrière », soulignant que la façade rénovée de l’usine Case n’a jamais existé telle quelle.

Figure 5 – Halls rénovés de l’ancienne usine Case (Patrick Janicek, CC BY 2.0)

Vierzon, le carrefour

« Dans tout le pays de Berry, que le soleil dore de ses rayons, on ne pouvait trouver un château plus magnifique ni entouré de terres plus fertiles. À droite, s’étendent les plaines de la Sologne féconde en grains, à gauche les replis du Cher qui coule doucement au milieu des prairies verdoyantes, sillonné de barques et abondant en poissons… ».

— Guillaume Le Breton, La Philippide, 1214-1224

De toutes les singularités de Vierzon, la plus frappante est certainement sa situation géographique. « Une ville à la campagne », dit son maire, Nicolas Sansu. « Quand vous regardez les vues aériennes de Vierzon, vous ne voyez que du vert et du bleu ! ». Car Vierzon est une ville d’eau, et l’ancien nom de sa communauté de communes, « pays des cinq rivières [16]», témoigne de cette situation unique, à la confluence du Cher, de l’Yèvre, du Barangeon, de l’Arnon, traversée enfin par le canal de Berry. Mais de cet or bleu, les Vierzonnais parlent peu. « L’un des slogans des Berrichons est ‘pour vivre heureux, vivons caché’ », sourit Nicolas Sansu. « Vierzon est typiquement dans cette mentalité ; on a très peu valorisé nos cours d’eau, alors même qu’ils sont un joyau extraordinaire ». Voilà qui pourrait bientôt changer : l’intérêt pour le tourisme domestique croît, alimenté par le déclin spectaculaire du tourisme international dans le sillage de la pandémie de Covid-19 ; combiné à l’essor de la préoccupation environnementale, il engendre un intérêt renouvelé pour le tourisme à vélo. Une tendance dont Vierzon entend bien profiter, grâce au canal de Berry, qui relie Nevers à l’est du Cher ; les derniers travaux d’aménagement du « Canal à vélo » sont aujourd’hui en cours (construction de voies cyclables, travaux paysagers). « Aujourd’hui, nous ne sommes pas du tout une ville touristique », constate Nicolas Sansu. « On estime que lorsque le Canal à vélo sera achevé, 30 à 50 000 cyclistes l’emprunteront entre mai et septembre. Si Vierzon parvient à en capter ne serait-ce que 5%, ce sera significatif en termes d’hébergement et de restauration. Et nous partons avec un vrai avantage : notre gare, qui sera un des points d’entrée ou de sortie du canal à vélo ». Mais le canal n’épuise pas le potentiel touristique de Vierzon : comme le rappelle Thierry Lemeux, la ville « n’est pas loin des vignobles du Sancerrois ni des châteaux de la Loire ». Autre opportunité touristique : Vierzon sera l’an prochain le point de départ de la septième étape du tour France.

À la confluence de cinq cours d’eau, Vierzon se trouve également à l’intersection d’axes ferroviaires et autoroutiers, attestant d’une position géographique centrale. Comme le dit Daniel Changeux, directeur d’une agence immobilière, interrogé par Libération, « Vierzon, c’est pile-poil au centre de la France, vous allez partout en 2h30 [17]». Voire moins : il suffit d’une heure trente aux Parisiens pour rallier Vierzon depuis la gare d’Austerlitz. La ville se situe en effet à l’intersection de la ligne historique reliant la capitale à Toulouse par Orléans et Limoges et de la ligne transversale reliant Nantes à Lyon par Tours. Une position avantageuse qui joua un rôle crucial dans le développement économique et industriel de la ville aux 19ème et 20ème siècles ; « le train est très important dans la compréhension de l’histoire de Vierzon et de son identité », note Laurent Aucher. La municipalité a conscience du potentiel qu’offre la situation de Vierzon et entend développer des activités liées au transport ferroviaire de marchandises. « Depuis 20 ans, le fret n’est plus une priorité nationale ; cependant, je crois à son redémarrage », confie Nicolas Sansu. « Dans ce domaine, Vierzon a une carte à jouer : une plateforme ferroviaire de huit hectares, au nord de la ville. Nous allons pouvoir remettre du fret ferroviaire et du rail-route, comme nous l’avons fait à l’est de Vierzon avec la plateforme Combronde, qui envoie des trains vers Le Havre et Fos-sur-Mer. Il faut profiter de cette infrastructure ferroviaire aujourd’hui très importante ».

Figure 6 – L’A71 à Vierzon (European Roads, CC BY NC SA)

Carrefour fluvial et ferroviaire donc, mais aussi autoroutier, car à Vierzon se croisent trois autoroutes : l’A71 (Orléans-Clermont-Ferrand), l’A20 (qui relie Vierzon à Toulouse par Châteauroux, Limoges, Cahors et Montauban, et enfin l’A85 (qui relie la ville à Angers par Tours). Voilà qui explique peut-être le souvenir (plus ou moins ému) que conservent de nombreux Français des « bouchons de Vierzon », du temps où les flux de vacanciers venaient obstruer les artères commerçantes du centre de la ville, avant que l’A20 ne passe par là, permettant aux Vierzonnais de respirer un air plus pur. « Toute la France passait par là pour partir en vacances [18]», se souvient Daniel Changeux, agent immobilier interrogé par Libération. Aujourd’hui, l’intersection des trois autoroutes à Vierzon offre à la ville un avantage non négligeable en termes logistiques. « Cela me permet d’expédier dans les quatre coins de la France, aussi bien vers la Bretagne, que vers l’Alsace, le sud-est ou l’Aquitaine, pour des coûts de transport limités et à peu près équivalents, peu importe la destination », rapporte ainsi Laurent St-Jean. Interrogé sur ce potentiel, Nicolas Sansu se montre plus réservé : « il ne faut pas forcément lier capacités routières et ferroviaires et activité. […]  L’attractivité ne tient pas au fait d’arriver en voiture chez nous en deux heures de Paris. L’attractivité, c’est aussi le service public : quel hôpital ? Quel collège, quel lycée ? La question fondamentale, c’est celle des services que l’on offre aux habitants ». Et sur ce point, Vierzon ne manque pas d’idées ni de volonté : la municipalité répond à de très nombreux appels à projets, dans l’objectif, notamment, de développer ses emplois administratifs, aujourd’hui relativement peu nombreux pour une sous-préfecture. Aussi Vierzon a-t-elle été retenue pour accueillir une antenne du Conservatoire national des arts et métiers et une autre de la DGFi ; la ville a également été sélectionnée pour prendre part aux programmes Campus Connecté et Bus France Services. Ville de connexions et de flux, Vierzon est loin d’être statique. L’écosystème de la tech ne s’y est d’ailleurs pas trompé.

 

Vierzon, la renaissance

En 2014, l’entreprise Ledger, pépite française du numérique qui conçoit et produit des solutions de stockage de cryptomonnaie, voit le jour à Vierzon, à l’initiative d’Éric Larchevêque, fils d’un porcelainier local. Cinq ans plus tard, l’entreprise investit 10 millions d’euros dans l’ouverture d’une usine vierzonnaise, au cœur du Parc technologique de Sologne. Une cinquantaine de salariés s’y emploie depuis lors à assembler les produits phares de l’entreprise, des portefeuilles semblables à des clés USB qu’utilisent de nombreux propriétaires de Bitcoin. Pour tributaire qu’il soit des origines de son co-fondateur, le choix de Ledger de s’installer à Vierzon n’est pas un épiphénomène, mais plutôt le signe d’une montée en puissance du numérique à l’échelle locale, voulue et appuyée par la municipalité. L’école Algosup, qui a rejoint Ledger au sein du Parc technologique de Sologne, a accueilli en 2020 ses premiers élèves pour une formation en développement de logiciels d’information. Avec eux, voici Vierzon pourvue de sa première offre de formation à bac +5 ; l’enseignement proposé localement ne permettait pas, jusqu’alors, d’y suivre une formation dépassant le BTS ou la licence professionnelle. Dans le même temps, le parc technologique de Sologne, créé à l’initiative de l’intercommunalité, continue d’accueillir de nombreuses entreprises et de renforcer ainsi l’attractivité du territoire. Les élus entendent se saisir du pôle qui se constitue peu à peu autour du numérique à Vierzon pour en faire l’un des nouveaux axes de développement de la ville et de la communauté de communes Vierzon-Berry-Sologne. Ainsi, « la communauté de communes a réussi à obtenir des financements pour créer un campus connecté à Vierzon », explique Laurent St-Jean. « Il y a une volonté de mettre des choses en place », confirme Benoît David, chef de district Sologne sur le réseau Cofiroute. Vierzon entend accroître son activité vis-à-vis des entreprises de façon générale : « par le biais de différents dispositifs et notamment Territoires d’industries, Vierzon est capable de proposer aux entreprises des locaux clef-en-main. Une petite entreprise peut venir s’installer dans l’hôtel d’entreprise puis, lorsque son activité croît, construire sa propre usine à côté. C’est comme cela que le parc technologique s’est développé, et il est maintenant à saturation : tous les lots ont été vendus, la deuxième tranche est déjà quasiment entièrement commercialisée », note Laurent St-Jean.

Mais le développement économique de Vierzon se fonde également sur la conservation d’une activité industrielle. Certains acteurs industriels ont en effet très bien résisté à la crise et demeurent implantés à Vierzon : c’est le cas de Retotub, mais aussi, entre autres, de Paulstra, fabricant de butées anti-vibration pour l’automobile, de Denison Hydraulics, qui produit des pompes hydrauliques, ou encore de Jacobi (ex-Pica), qui manufacture des filtres pour masques respiratoires ; d’autres usines, encore, ont d’ores et déjà réinvesti des millions d’euros dans leurs outils de production[19]. Signe que les Vierzonnais ne tournent pas le dos à leur passé industriel et y voient même un terreau fertile pour l’avenir. En témoigne également la création, au lycée Henri Brisson de Vierzon, d’une filière fonderie, destinataire d’importants investissements. « La fonderie scolaire est certainement maintenant la plus belle de France », note Laurent St-Jean. « On y a investi dans des imprimantes 3D pour faire des moules en sable. Au sein du lycée, il y a aussi une SEM, PROTOCENTRE, à laquelle les entreprises confient des projets pour qu’elles leur fassent des prototypes, des analyses… Le lycée a aussi développé une belle filière céramique ». Enfin, la ville devrait accueillir en 2023 une importante plateforme logistique, qui pourrait employer de 300 à 450 personnes. « On est potentiellement au début d’un démarrage économique dynamique », observe Thierry Lemeux.

Renaissance économique et technologique donc, mais aussi culturelle. L’ancienne Poste de Vierzon accueille désormais l’espace d’exposition Maurice Rollinat ainsi qu’un musée numérique, lié au réseau Micro-folie, lui-même porté par le Ministère de la culture et coordonnée par La Villette. Les visiteurs peuvent y découvrir un espace dédié à la réalité virtuelle leur permettant d’admirer des milliers d’œuvres mises à disposition par les partenaires du dispositif (le Louvre, le Centre Pompidou, la Cité de la Musique…). La municipalité a également conclu un accord avec le Fonds régional d’art contemporain (FRAC) pour héberger des réserves visitables dans l’une des anciennes halles de la Société française, à 200 mètres de la gare de Vierzon. « Là aussi, l’intercommunalité et la proximité de Bourges sont de vrais avantages. Chaque année, des centaines de milliers de gens vont visiter la cathédrale de Bourges. Si l’on arrive à en capter une partie grâce à notre patrimoine architectural industriel, on aura gagné », conclut Nicolas Sansu.

Car c’est aussi à Bourges, distante de quelques dizaines de kilomètres, que se joue l’avenir de Vierzon. Avec cette voisine plus peuplée, l’humeur fut longtemps à la concurrence et à l’ambivalence. Chez les Vierzonnais, le constat est unanime : « Bourges fait de l’ombre à Vierzon, grâce à sa cathédrale, ses atouts touristiques, mais aussi ses établissements militaires, la présence du secteur aérospatial… », explique Thierry Lemeux. Des atouts dont Bourges a « parfaitement su tirer profit alors qu’elle a, d’un point de vue géographique, moins d’atouts que Vierzon ». Mais la préfecture du Cher est plus grande, son centre historique plus attrayant, ses rues commerçantes plus actives. Elle peut aussi s’appuyer sur l’Arsenal, toujours actif, tout comme MBDA et d’autres entreprises des mêmes secteurs, qui y emploient encore plusieurs milliers de personnes. « Quand vous avez des fondations solides, cela vous permet de construire plus facilement », note Laurent St-Jean. « Bourges n’a pas connu la dynamique négative de Vierzon au cours des dernières années ». Pour Vierzon, cependant, l’heure n’est plus à la comparaison mais à l’impulsion d’une dynamique nouvelle, construite sur la coopération avec Bourges et la mise en valeur de synergies évidentes entre les deux villes ainsi qu’avec leur voisine, Châteauroux, située dans le département voisin de l’Indre. Dixit le maire, Nicolas Sansu : « c’est ce triangle d’or qu’il faut cultiver […] Si nous parvenons à construire une vraie vision pour le territoire Vierzon-Bourges-Châteauroux, nous serons beaucoup plus forts et nous deviendrons la troisième métropole de la région Centre-Val de Loire. […] Pour les enjeux économiques, touristiques, de mobilité, d’enseignement supérieur, de gestion des grands services publics, la maille intercommunale est la plus pertinente ». Dit plus simplement encore, « soit tout le monde se développe, soit personne ne se développe. […] Si l’axe Bourges-Vierzon ne se développe pas, c’est tout le département qui sera en difficulté. C’est aussi simple que ça ».

Celle que son maire qualifie de « belle et rebelle » est donc aujourd’hui une ville en mouvement, qui s’attache à s’extraire d’une conjoncture difficile pour se réinventer. « Parce que la mobilité est l’une des grandes particularités de Vierzon, il faut envisager la ville dans une perspective dynamique. Un mouvement de circulation de personnes, des biens et des idées s’opère aujourd’hui, qui participe aussi à la construction d’une identité collective », juge Laurent Aucher. Le chapitre de la désindustrialisation ne sera pas le dernier de l’histoire vierzonnaise ; tout au plus était-il un intermède, une transition vers un nouveau récit, que la ville est d’ores et déjà en train d’écrire.


[1] Vierzonitude, Le comte d’Artois, futur roi de France, a permis l’industrialisation de Vierzon. 25 septembre 2010. URL : http://www.vierzonitude.fr/le-comte-d-artois-futur-roi-de-france-a-permis-l-industrialisation-de-vierzon.html

[2] L’histoire industrielle, Berry Sologne Tourisme, URL : https://www.berrysolognetourisme.com/decouvrir/un-peu-dhistoire/lhistoire-industrielle/

[3] Musée municipal de Vierzon. Musées de la région Centre. URL : https://webmuseo.com/ws/musee-vierzon/app/collection/expo/8

[4] Laurent Aucher, La mémoire du collectif. Recherche sur la mémoire ouvrière : deux générations de métallurgistes à Vierzon.  Thèse pour le doctorat en sociologie, Université Paris Diderot, dirigée par Numa Murard, soutenue le 27 février 2013.

[5] Sybille Vincendon, Vierzon vent debout contre son souffle au cœur, Libération, 27 mars 2018.

[6] Henri Letourneau, L’Industrie du machinisme agricole à Vierzon, Paris, Guénégaud, 2003, p.148. Cité dans : Laurent Aucher, La mémoire du collectif. Recherche sur la mémoire ouvrière : deux générations de métallurgistes à Vierzon.  Thèse pour le doctorat en sociologie, Université Paris Diderot, dirigée par Numa Murard, soutenue le 27 février 2013.

[7] Sybille Vincendon, Vierzon vent debout contre son souffle au cœur, Libération, 27 mars 2018.

[8] Laurent Aucher, La mémoire du collectif. Recherche sur la mémoire ouvrière : deux générations de métallurgistes à Vierzon.  Thèse pour le doctorat en sociologie, Université Paris Diderot, dirigée par Numa Murard, soutenue le 27 février 2013.

[9] Sybille Vincendon, Vierzon vent debout contre son souffle au cœur, Libération, 27 mars 2018.

[10] Ibid.

[11] Chiffres de 2017.

[12] Dominique Albertini, À Vierzon, le blues des agents immobiliers, Libération, 29 octobre 2014

[13] Ibid.

[14] Sybille Vincendon, Vierzon vent debout contre son souffle au cœur, Libération, 27 mars 2018.

[15] Programme lancé en 2014 par l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), courant jusqu’à 2030, prévoyant « la transformation profonde de plus de 450 quartiers prioritaires de la politique de la ville intervenant fortement sur l’habitat et les équipements publics et favoriser la mixité dans ces territoires » (ANRU).

[16] Vierzonitude, Vierzon et son eau précieuse, 19 août 2019, URL : http://www.vierzonitude.fr/vierzon-et-son-eau-precieuse.html

[17] Dominique Albertini, À Vierzon, le blues des agents immobiliers, Libération, 29 octobre 2014

[18] Ibid.

[19] Daoud Boughezala, Vierzon : traversée d’un désert commercial, revue Constructif, n°48, novembre 2017, pp. 19-21.

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