Point de vue d'expert

Échec du référendum sur la libéralisation d’ATAC, l’entreprise de transports publics de Rome : l’analyse de Giuseppe Bettoni

Le 17 décembre 2018, La Fabrique de la Cité recevait Giuseppe Bettoni, professeur à l’université de Rome « Tor Vergata », dans le cadre d’un débat intitulé « Grands projets et démocratie » organisé à Leonard:Paris, premier d’un cycle de rencontres visant à interroger le lien entre grands projets d’infrastructure et démocratie. À cette occasion, Giuseppe Bettoni revient sur le cas d’ATAC, la société de transports de la zone urbaine de Rome.  

Giuseppe Bettoni : Le cas d’ATAC n’est pas tout à fait celui d’une bataille contre une grande infrastructure ; c’est un cas qui relève de la sphère sociale et non écologique. Ce qui est intéressant en Italie, c’est ce bouleversement de la participation démocratique ; chez nous, les gilets jaunes sont en quelque sorte au pouvoir ! La situation des transports en commun à Rome est très mauvaise. Le trajet coûte 1,50 €. Or la ville de Rome est très étendue : son diamètre est de 29 km là où Paris ne mesure que 8 km d’envergure ; sa superficie est de 1 205 km2 quand Paris intra-muros en fait 105 km2 et le grand Paris 880 km2. Pour autant, Rome n’a que trois lignes de métro ; tout le reste est entre les mains de quelques 1 300 bus, dont une centaine est en panne tous les jours. C’est une situation catastrophique ; ATAC est par ailleurs endettée à hauteur de 1,3 milliard d’euros.

C’est dans ce contexte qu’a été organisé en novembre 2018 un référendum invitant les Romains à se prononcer sur la possibilité d’une libéralisation de leurs transports publics. J’aime bien les transports publics mais j’ai couru voter oui. Suis-je fou ? Pas entièrement. La volonté de ce référendum n’était pas de privatiser les transports mais bien de les libéraliser ; la mairie aurait continué de contrôler la fréquence des transports, le prix du billet. Le service public serait demeuré entièrement aux mains de l’acteur public mais des appels d’offres auraient été passés pour les différentes lignes. Le référendum a échoué, car seuls 16,4% des électeurs se sont prononcés [contre les 33% requis ; 74% des votants se sont prononcés en faveur de la libéralisation]. Le référendum est un outil relativement utilisé en Italie, où chaque commune le réglemente à sa façon. À Rome, le résultat du référendum n’est pas contraignant pour le maire. L’objectif de ce référendum était de faire sortir le contrôleur du contrôlé dans une sorte d’exorcisme : le contrôlé ne serait plus son propre contrôleur. Les « bobos » romains qui n’utilisent jamais les transports en commun sont contre cette libéralisation : pour eux, le transport doit rester public. Les habitants de banlieue qui passent des heures dans les transports en commun, eux, lui étaient tous favorables.

Les radicaux à l’initiative de ce référendum ont été surpris par l’engouement qu’il a suscité. On peut l’analyser comme une réaction contre une maire issue du mouvement 5 étoiles, Virginia Raggi, qui maintenait que les citoyens s’étaient déjà prononcés pour balayer l’ancienne politique en l’élisant : « j’arrive au pouvoir, plus besoin de contestation puisque c’est moi le peuple » ; la démocratie s’arrête là. Le maire a dit d’emblée qu’un tel référendum n’était pas nécessaire ; ce faisant, elle l’a saboté. Chaque représentant institutionnel, quand il y a un référendum, court voter le matin pour donner l’exemple ; la maire, elle, est partie voter une demi-heure avant la clôture des bureaux de vote. C’est typique du mouvement Cinq étoiles, dont l’ambition est de passer de la démocratie représentative à une nouvelle situation dans laquelle l’on effacerait le parlement, devenu superflu, et chacun voterait depuis son domicile. Mais sommes-nous tous compétents pour décider de tout ? Car aujourd’hui c’est cela que le citoyen demande et c’est de là que proviennent les difficultés. Pour les partisans du mouvement Cinq étoiles, le but du jeu est une démocratie digitale hyper-représentative. Pour ce faire, ils doivent quand même passer par la case parlement mais eux appellent leurs parlementaires « porte-paroles » ; il n’y a pas de liberté de mandat. Or nous savons tous la complexité des décisions qu’un parlement doit prendre.

Sommes-nous tous compétents pour décider de tout ? Car aujourd’hui c’est cela que le citoyen demande et c’est de là que proviennent les difficultés.

— Giuseppe Bettoni

Quelle est la prochaine étape ? Les concepteurs du mouvement vous diront que l’on n’a pas besoin de droite ou de gauche ; pourquoi ne pas imaginer un parlement fait par tirage au sort ?  On ne voterait plus mais on choisirait des gens tirés au sort, à qui il reviendrait ensuite de prendre les décisions. C’est le cas de figure extrême.

Le citoyen entre dans le débat même lorsqu’il ne porte pas de projet alternatif et n’a parfois même pas d’idées claires sur le sujet ; c’est cela, le pire. Aujourd’hui le citoyen va occuper la place publique, contester et protester sans pour autant proposer d’alternative. Le référendum ATAC visait à briser une situation figée depuis une dizaine d’années, mais il n’y avait pas de plan stratégique.

Le cas d’ATAC se différencie de celui de la LGV Lyon-Turin : dans le second, il s’agit davantage d’une question « NIMBY ». Les réactions « NIMBY » (« Not in my backyard ») sont le syndrome d’un égoïsme grave. Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que l’on fait passer une ligne à grande vitesse dans le Val de Suse, que traversent déjà deux lignes de train. Il y a une manifestation mais elle n’est pas le fait des écologistes. Il s’agit d’un mouvement local de protestation auquel se superpose une vision planétaire opposée à un système de transport énergivore. Avec « Occupy Wall Street », il n’y avait aucun projet alternatif à la globalisation financière. Que fait-on quand on se retrouve avec une protestation puissante sur des projets locaux sans qu’aucune alternative ne soit proposée ?

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La Fabrique de la Cité

La Fabrique de la Cité est un think tank dédié à la prospective urbaine fondé en 2010 à l’initiative du groupe VINCI, son mécène. Les acteurs de la cité, français et internationaux, y travaillent ensemble à l’élaboration de nouvelles manières de construire et reconstruire les villes.

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